Haïti après l’assassinat du président Jovenel Moïse: quel rôle pour le Canada?

Réflexions sur la relation Canada-Haïti

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L'ambassade du Canada en Haiti
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Publié 17/07/2021 par Annik Chalifour

Mercredi 7 juillet, Justin Trudeau a dénoncé sur Twitter «l’assassinat épouvantable» du président d’Haïti, ajoutant que le Canada est prêt à soutenir le peuple haïtien et à offrir toute l’aide dont il a besoin.

Avons-nous un rôle à jouer? Si oui, lequel? Quelle devrait être la nature de la relation Canada-Haïti présente et future?

Rappelons qu’Haïti est le plus grand bénéficiaire de l’aide au développement du Canada dans les Amériques. Et le Canada est le deuxième donateur en Haïti après les États-Unis.

Depuis le séisme de 2010, Ottawa a fourni 1,5 milliard $ à Haïti, dont 345 millions $ en aide humanitaire et 1,15 milliard $ en aide au développement.

Voici un bref tour d’horizon de l’aide du Canada en terre haïtienne – ses réussites et ses échecs – incluant les réflexions de la part du terrain en Haïti.

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Coopération et proximité

Nombre d’ONG canadiennes, québécoises, haïtiennes et de la diaspora ont œuvré et œuvrent en Haïti depuis longtemps ou plus récemment.

Certaines ont contribué et contribuent positivement au développement local en travaillant en étroit partenariat avec les acteurs sur le terrain.

Citons, entre autres, la Fondation Paul-Gérin Lajoie, la Fédération canadienne des municipalités, l’Association Haïti-Futur Canada, Pierspective Entraide Humanitaire, les mouvements coopératifs tels que la Coop Agro-Artisanale de Femmes en Action (COOPAAFA) à Jacmel, la Coop de solidarité nOula.

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Vente de miel naturel récolté à Jacmel et vendu par la COOPAAFA.
Les produits bios haïtiens vendus par la Coop de solidarité nOula.

En outre, quelques organisations médicales, dont Médecins sans frontières, procurent sans relâche des services de soins de santé indispensables auprès d’une vaste partie de la population incapable de payer les frais requis pour obtenir les soins essentiels dans les cliniques médicales haïtiennes.

Sans oublier la réalité de la pandémie sévissant en Haïti où les cas augmentent. Le pays aura besoin d’appui dans la mise en oeuvre de la campagne de vaccination et des règles sanitaires. Haïti vient de recevoir 500 000 doses des États-Unis.

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Échec monumental éhonté

Tandis que d’autres entités, transigeant directement avec les autorités haïtiennes, ont échoué lamentablement dans la mise en œuvre de méga projets sans réel impact sur les communautés dites bénéficiaires, notamment les victimes du séisme de 2010.

Une illustration monumentale des fonds publics totalement mal gérés, au profit d’instances internationales œuvrant dans l’ombre avec la complicité d’officiels du gouvernement haïtien sous pression et sous la menace de hautes personnalités internationales.

Port-au-Prince. Photo : Annik Chalifour.
Camp de personnes déplacées  Photo : Annik Chalifour.

Le gouvernement canadien a éventuellement décidé de geler les fonds.

Les dons acheminés directement vers les ONGs locales fiables sont parmi les moyens les plus sûrs afin de garantir une aide efficace apportée auprès des communautés vulnérables.

Modèle novateur de gouvernance locale

Durant huit ans (2011-2019), la Fédération canadienne des municipalités (FCM) a procuré un soutien technique à la Communauté des municipalités de la région des Palmes (CMRP) dans le Sud-Ouest de l’agglomération de Port-au-Prince.

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Assemblée générale du Comité de citoyens de Gressier en 2018.

La CMRP regroupant les communes de Petit-Goâve, Grand Goâve, Léogane et Gressier, aspirait à implanter une meilleure offre de services aux citoyens par une gestion efficace de leur territoire.

Tout en rationalisant les ressources financières et humaines limitées, en vue d’atteindre une socio-économie durable dans la région des Palmes.

Engagement citoyen durable

Les membres de la CMRP ont bénéficié de formations livrées en collaboration avec la FCM, visant une gestion de la proximité axée sur l’engagement des citoyens dans la gouvernance de leurs communautés. S’appuyant sur deux concepts: la reddition des comptes et la transparence.

Un exemple de coopération internationale pour faire comprendre l’importance de l’implication sociale et de la mobilisation fiscale dans la prise des décisions concernant le progrès durable des communautés.

La FCM a également contribué à l’émancipation du rôle des femmes haïtiennes dans la vie politique locale.

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Séance de formation auprès des élues haïtiennes aux Cayes. Photo FCM.

La CMRP était devenue un modèle novateur de gouvernance locale à suivre dans le pays, proposant une gestion collective axée sur le partage de l’utilisation de leurs ressources environnementales, humaines et matérielles, pour le bien-être commun.

Le programme de coopération municipale de la FCM en Haïti a été financé par Affaires mondiales Canada, réalisé en partenariat avec l’Union des municipalités du Québec et la Ville de Montréal.

Résultats imperceptibles de l’aide à Haïti

Selon un de mes interlocuteurs haïtiens, un entrepreneur, «sans préjugés, le constat est le même partout: les résultats de l’aide, d’un point de vue macro, sont imperceptibles à l’œil nu.»

«Il faut questionner la volonté réelle des donateurs aussi bien la gestion locale gouvernementale que l’implication des groupes organisés des sociétés civiles.»

«L’aide canadienne, soumise aux mêmes règles que celle du reste de la communauté internationale occidentale, ailleurs ou en Haïti, ne fait pas exception à la règle. Les populations des pays ‘riches’ sont souvent bafouées.»

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«Mis à part l’argent utilisé à l’intérieur pour les services publics et les travaux d’infrastructure, la portion des taxes perçues qui va à l’aide internationale sur le dos des pays pauvres fait très souvent l’objet d’odieux mensonges.»

«Il est connu que dans la majorité des projets, 70% du budget de la première année passe dans les frais de premier établissement.»

«La suite, on la connaît, une forte partie couvre le confort des expatriés engagés pour la direction des projets: salaire juteux, logements, voitures, sécurité, prime de risque, etc.»

«Ce qui reste, le plus souvent, ne permet pas de boucler la boucle.»

Résultats inconnus

«Pendant longtemps et jusqu’à très récemment, les donateurs exigeaient des rapports financiers pour s’assurer que l’argent a été bien dépensé, jamais un rapport sur la fiabilité des résultats contrairement aux projets exécutés chez eux.»

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«Ce qui met en lumière l’absence de volonté réelle de participer à l’amélioration des secteurs pour lesquels les projets sont réalisés.»

«Du côté des locaux, la précarité financière entraîne chacun dans un cercle vicieux de sauve qui peut en jouant à qui perd gagne.»

«Qu’il s’agisse de personnel gouvernemental ou du secteur privé, les réflexes sont guidés par l’incertitude du lendemain qui invite à s’assurer, tant qu’il y en a, de faire provisions pour les jours à venir.»

«L’aide est bien présente, les compétences sont là, les fonds sont disponibles, les activités ont eu lieu. Les seuls inconnus, ce sont les résultats.»

«Pourquoi a-t-on le sentiment qu’Haïti n’a pas progressé? Pourquoi la situation socio-économique empire-t-elle?»

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L’aide à Haïti est souvent détournée 

«De Jean-Claude Duvalier aux suites du séisme de 2010, autour de 25 milliards $ ont été décaissés au nom d’Haïti dont environ 10 milliards $ après le séisme, sans compter le fameux projet Pétro Caribe.»

«L’aide en général est détournée. L’aide canadienne aussi. On fait des projets trompe-l’œil. Haïtiens ou étrangers, on n’a même plus honte que le maquillage fonde avant même que le clown entre scène.»

«Il faut avoir le courage de la vérité. S’il est vrai, au Canada ou ailleurs, que les contribuables des pays donateurs sont sincères, ils doivent réclamer aussi des rapports sur les résultats, autant que la société civile haïtienne.»

«L’aide doit être planifiée conjointement avec les acteurs haïtiens (secteurs privés et publics) en fonction des besoins locaux.»

«L’autre faiblesse de l’aide est qu’elle est le plus souvent parachutée. Elle ne tient pas compte de la réalité du terroir.»

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Résultats durables, investissements conjoints

«Il serait intéressant d’envisager une approche de l’aide qui impliquerait des projets entre entités privées portant des mandats du gouvernement et des organisations locales ou regroupements d’organisations. Avec des objectifs bien articulés répondant aux besoins réels des communautés. Avec des exigences de résultats durables.»

«Pourquoi ne pas favoriser l’émergence d’un fond commun pour des projets d’investissements conjoints entre Canadiens et Haïtiens dans des secteurs d’intérêt commun?»

«Par exemple, l’alimentation (agriculture, élevage, pêche), l’agritourisme, le vestimentaire, le retour à la pharmacie naturelle, pour ne citer que ceux-là.»

Produits bios haïtiens pour la santé, à base de plantes locales, fabriqués par des spécialistes selon des procédés scientifiques.
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Agritourisme.

«En accordant des quotas pour les volumes d’exportation de la production. Sans trop pénaliser la production locale canadienne, puisque les producteurs seraient aussi investisseurs dans les entreprises haïtiennes.»

«Finalement il faut arriver à une ‘aide’ qui se soucie de la dignité et du respect de la personne humaine.»

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«Après tout, le mobile de toute aide véritable est de garantir un niveau de bien-être au genre humain… Pour mieux tendre vers un vivre ensemble qui favorise l’évolution de l’âme et de l’esprit… Qu’il soit sous les tropiques ou au pôle Nord, blanc ou noir, riche ou pauvre, sans discrimination ni antagonisme, ni stigmatisation.»

On peut consulter les rapports du gouvernement canadien portant sur l’évaluation de la coopération Canada-Haïti couvrant la période 2006-2013 dans le site du gouvernement du Canada.

Sécurité et santé publique en Haïti

Tout cela étant dit, mon interlocuteur et moi concluons que, dans l’immédiat, la sécurité et la santé publique doivent primer en Haïti.

D’une part, les ressources policières haïtiennes – avec un appui international – doivent sans tarder intervenir pour rétablir la paix civile.

D’autre part, en marge de l’enquête entourant l’assassinat du président, les autorités haïtiennes actuelles doivent mobiliser un comité d’experts nationaux en santé publique pour établir des règles sanitaires en fonction du contexte haïtien et démarrer une campagne de sensibilisation.

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Le but: inciter à la prise en charge précoce avec des solutions disponibles localement et compatibles avec le pouvoir d’achat de la majorité.

Dans les milieux urbains, les 500 000 doses (dons des États-Unis) pourraient être administrées à ceux qui le souhaitent.

Auteur

  • Annik Chalifour

    Chroniqueuse et journaliste à l-express.ca depuis 2008. Plusieurs reportages réalisés en Haïti sur le tourisme solidaire en appui à l’économie locale durable. Plus de 20 ans d'œuvre humanitaire. Formation de juriste.

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