Une élection pour les livres d’histoire

Donald Trump et Hillary Clinton dimanche soir.


11 octobre 2016 à 0h17

Même si Hillary Clinton était élue présidente des États-Unis le 8 novembre (de plus en plus probable), Donald Trump est sans conteste «l’homme de l’année», sa candidature iconoclaste ayant fasciné les médias et imposé le narratif de la campagne du début à la fin, formidable sujet d’étude pour les sciences sociales pour des années à venir.

Avec Sarah Palin, colistière de John McCain en 2008, le Parti républicain s’était couvert de ridicule en voulant jouer la carte populiste, mais on pouvait encore croire à une aberration. Avec Donald Trump, c’est toute la démocratie américaine qui est entraînée vers le bas. Une autre aberration ou un phénomène durable?

Cette campagne a été tellement déséquilibrée qu’examiner les qualités et les défauts d’Hillary Clinton a semblé une perte de temps: c’est une personne «normale» et une politicienne «traditionnelle».

Son programme, qui s’inscrit dans la continuité des deux mandats de Barack Obama, n’a rien de remarquable non plus, au point que la candidature de Bernie Sanders paraissait inventée, au début, pour servir de faire valoir et empêcher les Républicains de monopoliser l’attention.

Même si c’est «son tour» – c’est-à-dire celui d’une femme, un heureux précédent comme l’a été le premier président noir – on aurait examiné de plus près, face à un adversaire sérieux, ses travers nixoniens, ses accointances à Wall Street (documentés la semaine dernière par Wikileaks), son bilan mitigé à la Maison-Blanche de Bill Clinton, au Sénat, puis au Secrétariat d’État, son louvoiement sur divers enjeux et ses prescriptions pour relever les défis actuels.

Mais avec Trump, quel spectacle! Et quelles perspectives, pour les États-Unis, le Canada, le Mexique et le reste du monde, s’il était élu. Quatre ans, peut-être huit, de déclarations offensantes, de sautes d’humeur déroutantes, d’initiatives saugrenues et de réformes improvisées.

On tente de se rassurer en se disant que la Constitution limite les pouvoirs de la présidence, que c’est le Congrès qui vote les lois, qu’une bonne partie des services publics viennent des états et des villes… N’empêche, la Maison-Blanche n’est pas la mairie de Toronto, qui a survécu facilement à l’interlude Rob Ford, un anti-politicien du même acabit.

Trump promet une gouvernance imprévisible et erratique, dans une économie et un monde qui a besoin, au contraire, de cohérence. Redorer le blason des États-Unis, relancer l’économie, restaurer la loi et l’ordre: ce sont des slogans, pas un programme. La question «comment?» reste toujours sans réponse avec lui. Parce qu’il est le plus intelligent et le meilleur en tout? C’est de la vantardise de cour d’école primaire… ou de dictateur nord-coréen. Emprisonner ses ennemis? C’est digne d’une république de bananes.

Bâtir un mur à la frontière avec le Mexique? Torturer les familles des terroristes? Faire tomber des tapis de bombes sur les territoires contrôlés par Daesch? Partir avec le pétrole de l’Irak? Si au moins c’étaient des métaphores, mais non: la déconnexion avec la réalité est manifeste.

Donald Trump semble parfois mieux comprendre – rationnellement ou intuitivement – que l’endettement massif du gouvernement américain et les taux d’intérêt à zéro n’ont rien stimulé; qu’effectivement les impôts qu’il n’a pas payés auraient été gaspillés; que la lutte aux changements climatiques est une chimère qui n’a rien à voir avec la protection de l’environnement; que les remontrances et l’autoflagellation politiquement correctes n’ont pas apaisé les tensions raciales et les inquiétudes face à l’intégration des immigrants; et que les guerres ruineuses au Moyen-Orient ont créé encore plus d’instabilité et de terrorisme.

Autrement dit, malgré sa vulgarité et sa superficialité, Trump a parfois raison sur des enjeux fondamentaux, et malgré son intelligence et son expérience, Clinton fait parfois fausse route.

Mais contrairement à ce que disent les plus fervents partisans de Trump, une administration Clinton ne serait pas la fin du monde, la dernière chance perdue d’orienter le pays dans la bonne direction. C’est elle qui mérite d’être élue. Aux Républicains, la prochaine fois, s’ils en sont encore capables, de choisir un chef sensé et articulé.


Aussi dans L’Express en 2016:

12 décembre: Climat: purge des alarmistes à Washington?

28 novembre: Trump ne sera pas un président «normal»

15 novembre: Les États-Désunis d’Amérique

15 novembre: Trump: une nouvelle dynamique à apprivoiser

11 octobre: Une élection pour les livres d’histoire

27 septembre: Débat Trump-Clinton non concluant

29 juillet: Les Démocrates doivent reprendre le flambeau du «changement»

22 juillet: Bonne soirée pour les femmes et les LGBT à la convention républicaine

20 juillet: Les Américains sont mûrs pour le multipartisme

4 mai: Trump vs Clinton: restons calmes

15 mars: Et si Trump n’était pas une anomalie, mais le premier d’une série?

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