Les Américains à la recherche d’un messie

Canaliser la colère contre le déclin ou redonner espoir


23 février 2016 à 10h07

Les candidats présidentiels qui sortiront gagnants, cet été, des primaires républicaines et démocrates, sont ceux qui auront assez d’argent pour rester jusqu’à la fin. On verra alors si ce seront les mêmes qui réussissent jusqu’ici à canaliser l’insatisfaction des Américains face à leurs problèmes économiques et sociaux ou face à la perte d’influence de leur pays dans le monde. Les Américains sont à la recherche d’un messie qui leur redonnerait espoir et confiance en l’avenir.

C’est le point de vue du professeur itinérant de science des religions Norman Cornett, un Américain (Texan) francophile, basé à Montréal et naturalisé canadien.

Celui-ci est connu pour soutenir que «le projet séculariste a échoué», c’est-à-dire que ce qu’on conçoit en Occident comme la séparation de l’église et de l’État ne tient plus et que, loin de s’effacer de la sphère publique, la religion y effectue un retour en force.

Sauf qu’en entrevue à L’Express la semaine dernière, c’est davantage d’économie, de relations internationales et de conflits de générations qu’il a été question avec cet historien qui continue de voyager régulièrement aux États-Unis et d’en suivre l’actualité.

L’influence de la religion y est moins incongrue que chez nous. Cela normaliserait le succès initial d’un candidat évangélique comme Ted Cruz, qui a aussi l’appui de plusieurs membres du Tea Party conservateur.

«Il y a plusieurs courants religieux, comme il y a plusieurs courants conservateurs», fait remarquer Norman Cornett. «Ça n’explique pas tout.»

De plus, en cette «ère médiatisée», – évolution du paradigme «le médium est le message» de Marshall McLuhan – «Trump a compris que l’image publique qu’on projette l’emporte sur la vérité et sur la moralité. On comprend alors que la religion ne peut plus faire le poids dans cette campagne présidentielle, même si elle demeure un enjeu non négligeable.»

Anti-establishment

Les «establishments» des deux grands partis politiques américains sont bousculés par le tonitruant Donald Trump et l’improbable Bernie Sanders, qui réussissent jusqu’à maintenant à mobiliser et à mener aux urnes les citoyens qui souhaitent les changements les plus radicaux.

Les deux «outsiders» se posent aussi en adversaires des élites économiques («Wall Street»), pas seulement politiques, mais Sanders ici est plus crédible que Trump, qui fait partie de cette élite. Ces deux candidats critiquent également les traités de libre-échange avec le Mexique, le Canada et l’Asie, qui défavorisent selon eux les travailleurs américains.

Après avoir dit des énormités sur une foule de gens et de sujets, Trump semble désormais pouvoir dire n’importe quoi avec impunité, constate M. Cornett, «alors que la moindre gaffe peut couler les autres candidats». «L’été dernier, la candidature du millionnaire était vue comme un spectacle, une distraction, mais son message simple/simpliste ‘Make America great again’ a résonné.»

Trump et Sanders sont probablement aussi les candidats les moins «religieux».

Selon le professeur Cornett, Trump s’apparenterait davantage à Bill Clinton, dont les incartades ont choqué une partie de l’électorat, ont nui à Al Gore qui voulait lui succéder, et nuisent encore à son épouse Hillary. Trump, par exemple, n’a aucune intention de recriminaliser l’avortement, la bête noire de Cruz. Il ne s’est jamais opposé non plus au mariage gai.

Quand à Sanders, juif non pratiquant, on pourrait le comparer à Jimmy Carter, qui était et est encore animé de véritables principes chrétiens, mais qui a été battu par un Ronald Reagan conservateur qui n’était pas spécialement religieux.

Candidats indépendants

Chez les Démocrates, l’ancien maire de New York Michael Bloomberg, un autre millionnaire, envisagerait de se présenter si l’étoile d’Hillary Clinton déclinait.

Trump a également laissé entendre qu’il sera candidat indépendant en novembre s’il n’arrivait pas à décrocher l’investiture du Parti républicain.

Clinton s’accroche au vote des femmes et des noirs, mais Sanders séduit les jeunes, «qui n’associent pas le socialisme au communisme soviétique, comme leurs parents, mais plutôt à la sociale démocratie scandinave», estime le professeur Cornett.

Celui-ci voit d’ailleurs dans l’actuelle popularité de Bernie Sanders un «retour du balancier» qui a oscillé du libéralisme de Kennedy au conservatisme de Reagan pour revenir vers le milieu (Clinton, Bush, Obama) et peut-être continuer un peu plus loin… «jusqu’à raviver la ‘contre-culture’ des années 60 et 70».

«Les jeunes ménages ont aussi aujourd’hui des difficultés économiques que n’ont pas connues leurs parents», suggère M. Cornett, «et ils sont plus sensibilisés à l’environnement et aux causes des minorités raciales et sexuelles.»

Il est loin d’être certain que le financement populaire de Sanders lui permettra de tenir la route contre la formidable machine politique de Clinton… mais c’est aussi ce qu’on disait d’Obama en 2008.

Chez les Républicains, «les prochains résultats électoraux de John Kasich et de Marco Rubio seront déterminants». Jeb Bush, dont la campagne était la mieux financée, mais qui a manqué cruellement de «charisme», s’est désisté en fin de semaine après un score très décevant à la primaire de la Caroline du Sud.

Cette année politique américaine est «vraiment intéressante», indique Norman Cornett, qui déplore toutefois que les lobbies des grands intérêts économiques – des armes à la santé, en passant par le pétrole et la finance – tenteront plus que jamais d’en influencer le cours.


Aussi dans L’Express en 2016:

12 décembre: Climat: purge des alarmistes à Washington?

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