À quand un premier ministre du Canada d’origine africaine?

Table ronde de l'Observatoire en l’immigration francophone

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Florence Ngenzebuhoro, Amal Madibbo, Yves-Gérard Méhou-Loko et des participants à la table ronde du 5 février de l’Observatoire en l’immigration francophone au Canada.
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Publié 10/02/2026 par Hamza Ziad

En 2009, le gouvernement de l’Ontario a adopté la définition inclusive de francophone (DIF) afin de mieux refléter la diversité de la francophonie ontarienne. Selon cette approche, est désormais considérée comme francophone toute personne dont la langue maternelle est le français, ou qui possède une bonne connaissance du français et l’utilise à la maison, même si ce n’est pas sa langue maternelle.

Cette évolution visait à rompre avec une définition fondée uniquement sur la langue maternelle et à reconnaître pleinement la réalité plurielle et multiculturelle de la province.

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Yves-Gérard Méhou-Loko.

Sur le terrain, toutefois, cette définition ne se traduit pas toujours dans les pratiques et laisse apparaître un décalage persistant entre la vision officielle et certaines perceptions sociales. Dans certains milieux, l’appartenance franco-ontarienne demeure encore associée à trois critères informels: être d’origine française, de confession catholique et parler français.

«Mon fils de 13 ans s’est fait dire qu’il ne cadrait pas avec ces trois critères et qu’il n’est donc pas considéré comme franco-ontarien», confie Yves-Gérard Méhou-Loko, ex-animateur de radio à Toronto qui était jusqu’à novembre dernier secrétaire général de la Commission canadienne pour l’UNESCO.

«N’étant pas d’origine française, mes enfants sont donc rejetés du cercle franco-ontarien de leurs écoles, même s’ils sont nés et ont grandi au Canada.»

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Selon Yves-Gérard Méhou-Loko, qui participait le 5 février à une table ronde en ligne de l’Observatoire en l’immigration francophone au Canada, initié par l’Université de l’Ontario français, cette problématique constitue l’un des défis majeurs de la construction d’une communauté francophone inclusive, particulièrement pour les jeunes, qui risquent de vivre difficilement cette forme d’exclusion sociale et pourraient, à terme, se détourner de l’appartenance à cette communauté.

Principaux pays d’origine des immigrants francophones d’Afrique subsaharienne au Canada (1996-2021). Source: recensements du Canada (1996, 2021), données compilées par le Partenariat pour la recherche sur les nouveaux arrivants africains.

Une croissance exponentielle

Selon des données issues des recensements de 1996 et 2021 compilées par le Partenariat pour la recherche sur les nouveaux arrivants africains (PRAN) et présenté à la table ronde, la présence francophone originaire d’Afrique subsaharienne hors Québec a profondément évolué. En 25 ans, elle est passée de 8 030 à 49 315 personnes, soit une population multipliée par plus de six.

L’Ontario demeure la principale province d’accueil, tandis que l’Ouest canadien et le Nouveau-Brunswick enregistrent également des progressions notables.

Longtemps en tête des pays d’origine, l’île Maurice a dominé le classement pendant plusieurs années avant d’être dépassée par la République démocratique du Congo, désormais en première position. À elle seule, la RDC représente environ un quart du total en 2021, soit près de 24,8% des personnes recensées.

50e drapeau franco-ontarien
Une scène du vidéoclip de la chanson Mon beau drapeau (nouvelle génération), de Brian St-Pierre.

La relève venue d’ailleurs

Selon Florence Ngenzebuhoro, ex-PDG du Centre francophone du Grand Toronto aujourd’hui associée à la gouvernance du nouveau Conseil de planification des services de santé en français de l’Ontario, l’une des contributions majeures de l’immigration francophone subsaharienne au cours des 25 dernières années réside dans la revitalisation et le renforcement de la démographie francophone canadienne.

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Florence Ngenzebuhoro
Florence Ngenzebuhoro.

Elle souligne que, sans l’arrivée de ces nouveaux francophones, «la francophonie canadienne de souche aurait disparu».

Elle met également en avant l’apport individuel des personnes immigrantes, tant par leur participation à l’économie que par la création d’organismes, d’entreprises et de nouveaux emplois, favorisant ainsi le renouvellement et le dynamisme du tissu socioéconomique.

De son côté, François Afane, directeur général du Conseil de développement économique des Territoires du Nord-Ouest, insiste sur le rôle déterminant de cette immigration dans la vitalité du secteur scolaire francophone.

«C’est en grande partie grâce à l’immigration francophone subsaharienne que nos écoles continuent de vivre et d’éviter la fermeture», affirme-t-il.

«Les élèves et les enseignants issus de l’immigration contribuent à maintenir une activité constante dans le milieu scolaire, et cela est très important.»

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drapeau franco-ontarien, Jour des Franco-Ontariens
Des élèves d’écoles francophones de Toronto lors d’une célébration du drapeau franco-ontarien à Queen’s Park en septembre. Photo: archives l-express.ca

L’horizon d’un premier ministre d’origine subsaharienne

La question de l’identité et de l’intégration de la deuxième génération de francophones issus de l’immigration africaine s’impose aujourd’hui comme un enjeu central des dynamiques communautaires.

Entre l’héritage culturel transmis par leurs parents et la réalité canadienne qui façonne leur quotidien, ces jeunes évoluent dans un espace d’entre-deux où l’affirmation du sentiment d’appartenance demeure un défi. Nés ici, ils doivent encore parfois prouver leur légitimité et trouver leur place dans la francophonie canadienne.

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François Afane.

François Afane souligne l’urgence d’un dialogue collectif et la mise en œuvre de stratégies concrètes favorisant l’inclusion, la confiance et la participation citoyenne.

L’ambition dépasse la simple intégration: elle vise l’accès aux plus hautes sphères de la société. «Dans deux ou trois générations, le premier ministre du Canada sera peut-être quelqu’un d’origine africaine francophone.»

Un horizon qui invite à penser dès maintenant les conditions de cette réussite.

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Les limites du système d’immigration

L’enseignement de l’histoire des Noirs au Canada et la reconnaissance des diplômes étrangers s’imposent comme deux enjeux structurants pour l’inclusion des nouveaux arrivants francophones. Plusieurs travaux ont déjà mis en lumière l’insuffisance des contenus consacrés aux communautés noires dans le système éducatif, un manque qui freine la compréhension collective et le sentiment d’appartenance.

Yves Gérard Méhou-Loko met en évidence le défi persistant de la reconnaissance des acquis: «l’expérience professionnelle avec laquelle les personnes arrivent au Canada se retrouve balayée d’un revers de la main».

Il rappelle que cette responsabilité ne devrait pas incomber uniquement aux personnes immigrantes. Selon lui, l’inclusion ne peut se limiter aux revendications juridiques: elle doit intégrer pleinement les aspirations des nouveaux arrivants au projet collectif francophone.

François Afane met en lumière le paradoxe du système d’immigration canadien, qui sélectionne des candidats hautement qualifiés avant de sous-utiliser leurs compétences. «Les critères utilisés pour choisir les immigrants ne sont plus pris en compte une fois rendus ici.»

Il souligne également les répercussions économiques de cette réalité: «Le Canada fait partie des pays du G7 ayant l’un des plus faibles taux de productivité», rappelant ainsi le coût collectif d’un tel gaspillage de talents.

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Drapeau franco-ontarien
Des représentants d’institutions francophones de Toronto. Photo: archives l-express.ca

Danser dehors ou décider dedans?

«N’ayez pas peur de prendre votre espace. On est aussi compétents que les autres», affirme François Afane, appelant les immigrants francophones à s’ancrer pleinement au Canada et à «vivre ici plutôt qu’entre deux mondes».

Pour lui, bâtir, investir et s’engager dans la société d’accueil constitue une responsabilité envers les générations futures: c’est en construisant ici que l’on «crée une rampe pour que la prochaine génération aille plus loin».

«Quand il y a une fête, il y a ceux qui sont dans la salle qui décident, et ceux qui dansent dehors», souligne François Afane. «Pendant longtemps, nous avons fait partie du groupe qui fait l’animation ; il est temps d’entrer dans la salle et d’être parmi les décideurs.»

Il encourage la communauté francophone à s’inspirer d’autres groupes fortement représentés dans les secteurs clés, notamment bancaire, économique et politique.

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