Voyage insolite aux Marquises à bord de l’Aranui

Marquises Fatu Hiva
Une anse de Fatu Hiva, l'une des îles Marquises. Photos: Aurélie Resch
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Publié 10/07/2024 par Aurélie Resch

Il existe dans le Pacifique, au Nord de la Polynésie française, des terres, jetées comme des cailloux, qui constituent l’archipel le plus éloigné de tout continent: les Marquises. Elles s’inscrivent dans un triangle dont le sommet serait Hawaï et la base l’île de Pâques à l’Est et la Nouvelle-Zélande à l’Ouest.

Ces formations volcaniques se sont développées sur sept millions d’années pour celles au Nord et un million d’années pour celles au Sud. Chacune a sa culture propre et possède une poésie ensorcelante.

Marquises Fatu Hiva
Les six îles de l’archipel des Marquises.

Marchandises et passagers

Leur beauté sauvage et unique, qui attira Herman Melville, Paul Gauguin et Jacques Brel (pour ne citer que quelques célébrités), fait encore rêver aujourd’hui dans le monde entier. C’est donc avec entrain que je m’apprête à découvrir les Marquises, à bord de l’Aranui 5.

L’Aranui est un cargo qui ravitaille l’archipel à partir de Tahiti depuis les années 50. En 1984, le transporteur de fret accueille pour la première fois des passagers à son bord, proposant un autre mode de voyage. C’est un engouement immédiat et une révolution dans le monde du tourisme.

L'Aranui
L’Aranui au large d’une des îles Marquises: moitié cargo de marchandises et moitié bateau de croisière.
L'Aranui
Divertissement à bord de l’Aranui.

Aujourd’hui, la compagnie célèbre son 40e anniversaire de cargo mixte marchandises et passagers. Pour moi, c’est une façon d’apprendre les besoins en construction, essence, électricité, denrées alimentaires des marquisiens.

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Je ferai escale dans cinq des îles marquisiennes: Nuku Hiva, Ua Pou, Ua Huka au Nord, Hiva Oa et Fatu Hiva au Sud. Je marcherai sur des terres allant de 83,4 km2 à 387 km2, abritant entre 612 à 2951 habitants selon le lieu.

L’océan est capricieux. Ça tangue et le roulis fait onduler l’Aranui 5. Les conteneurs s’entrechoquent sur le pont et la barge oscille dangereusement au bout de la grue avant d’être mise à flot.

Marquises Nuku Hiva
Une plage de Nuku Hiva.

Plus de chevaux que d’humains

Il est tôt le matin et Ua Uka attend d’être livrée en différents biens. Observant les manœuvres difficiles en raison du vent et de la houle, je me prends à penser à ces hommes sur leur Vakanui. Ces belles pirogues traditionnelles devaient être autrement secouées par les intempéries que nos installations.

Le musée maritime de cette petite terre aride me fait en effet découvrir l’art de la navigation des marquisiens aux temps anciens.

Marquises Ua Huka
Modèle de pirogue traditionnelle au musée maritime de Ua Huka.

Ici, les 725 habitants sont trois fois moins nombreux que les chevaux, qui se promènent en toute liberté sur les collines et dont je croiserai souvent le chemin.

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Teanu, un Marquisien qui emmène les passagers de l’Aranui autour de l’île à la découverte du jardin botanique et du musée du bois, me confie qu’il est apiculteur. Il me parle avec enthousiasme de ses abeilles et de ses 100 ruches dont il me ramènera un flacon de miel.

Marquises Ua Huka
Des chevaux en liberté sur Ua Huka.

Artiste tatoueur

Aux Marquises, les insulaires ont souvent deux casquettes: ils exercent un métier et un art.

Sur l’île de Ua Pou par exemple, je verrai des vendeuses de fruits et de paréos exécuter la danse de l’oiseau accompagnées de leurs hommes qui se révèlent par ailleurs être des sculpteurs, des cuisiniers, restaurateurs. Le chef de la communauté est aussi l’artiste tatoueur des îles Marquises.

Marquises tatouages
Le chef de la communauté de Ua Pou est aussi l’artiste tatoueur de l’archipel.

La culture marquisienne s’exprime dans le chant, la danse (que j’apprécierai un peu partout au cours de ma traversée), la sculpture du bois, de la pierre et de l’os, le tampa (parchemin obtenu à partir du travail sur l’écorce de banians ou de mûriers et peint à l’encre), la cuisine à base de lait de coco, bananes cuites ou frites, poisson cru, chèvre et cochon cuits ou grillés dans différentes marinades et le tatouage.

Ce dernier tend à, d’une part protéger des mauvais esprits (ainsi verrais-je souvent des tatouages près de la bouche et des oreilles pour que rien de malfaisant n’entre dans le corps) et d’autre part à raconter l’existence et le caractère de la personne qui les affiche.

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À la fin d’une vie, le corps est presque entièrement tatoué. Le tatouage sur le visage qui recouvre presque entièrement les yeux est aussi une façon d’exprimer son appartenance à une communauté.

Marquises Nuku Hiva
Danse traditionnelle des Marquises.

Doux et généreux

Si certains desseins embellissent le corps, d’autres peuvent effrayer et les danses tribales des hommes viennent ajouter à cette crainte tant leurs gestes, leur cris et leur yeux projettent la force et la violence.

Pourtant, les Marquisiens se révèlent plutôt doux, secrets et généreux dans leurs échanges.

Marquises Ua Huka
Des Marquisiennes à Ua Huka.

À Hiva Oa, je sympathiserai avec une grand-mère et sa petite fille venues vendre des sculptures près des tombes de Jacques Brel et de Paul Gauguin. Nous contemplerons côte à côte le Pacifique depuis la colline et je jouerai avec la petite. Elles m’offriront un Tiki pour que mon voyage dans les îles soit doux et paisible.

À Fatu Hiva, un homme me racontera son travail sur la pierre et sur l’os et comment il veut ainsi partager sa culture avec le monde entier en participant au grand festival de l’artisanat qui a lieu à Tahiti début juillet et début décembre et où il compte vendre ses œuvres aux voyageurs.

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Marquises Nuku Hiva
Sculpture sur Nuku Hiva.
Marquises
L’eau des Marquises.

Légendes et récits

À bord, le personnel et l’équipage, d’origine polynésienne ou marquisienne, prendront toujours le temps pour me raconter une légende, partager une tranche de vie, un éclat de rire. Pascal Erhelmarquisien et conférencier à bord de l’Aranui, prolonge nos découvertes à terre par le récit de ses expériences, en partageant sa culture et son savoir.

Le soir, dans ma cabine claire et spacieuse, je mets de l’ordre dans mes notes et me plonge dans la lecture des légendes marquisiennes qui relient les éléments du ciel, de l’océan et de la terre aux hommes. Des histoires qui enrichissent ma contemplation des îles, du bleu indigo de la mer et des oiseaux depuis le pont du bateau.

Paul Gauguin
La tombe de Paul Gauguin.

Je comprends ce qui a pu séduire Herman Melville, qui abandonna son navire en arrivant dans la baie de Taohae à Nuku Hiva. La simplicité des gens et la douceur de vivre devaient violemment  trancher avec les tensions à bord d’un navire. Je me l’imagine se cacher dans la forêt touffue alors que je progresse entre les pierres moussues recouvertes de pétroglyphes et les banyans géants vers le site archéologique Tohua Kamuihei.

Il existe aux Marquises une part d’aventure avec des reliefs jurassiques et une végétation quasi impénétrable. Et pourtant douceur, beauté, calme et volupté viennent comme un refrain. Comme des vagues dans les baies où nous faisons halte, d’une beauté spectaculaire.

Voilà pourquoi «gémir n’est pas de mise aux Marquises» comme le chantait Jacques Brel, venu y mourir.

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Jacques Brel
Jacques Brel est enterré aux îles Marquises.

Auteurs

  • Aurélie Resch

    Chroniqueuse voyages. Écrivaine, journaliste, scénariste. Collabore à diverses revues culturelles. Réalise des documentaires pour des télévisions francophones. Anime des ateliers d’écriture dans les écoles, les salons du livre et les centres culturels.

  • l-express.ca

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