Exploitation sexuelle et travail forcé: il reste encore du boulot!

Exploitation sexuelle
Forum annuel communautaire d'Oasis Centre des femmes consacré à l’exploitation humaine à des fins sexuelles et de travail forcé. Photos: Soufiane Chakkouche, l-express.ca
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Publié 26/02/2026 par Soufiane Chakkouche

Comme chaque année au lendemain de la Journée nationale de sensibilisation à la traite de personnes, le 22 février, Oasis Centre des femmes a réuni à Toronto des spécialistes, des intervenants et des citoyens autour d’un forum communautaire consacré à l’exploitation sexuelle.

Une journée pour comprendre des réalités complexes, écouter la parole d’une survivante, et interroger, sans détour, les angles morts qui nourrissent encore cette violence largement invisible.

Actualité morbide oblige, avec la publication d’une partie des documents de l’affaire Jeffrey Epstein, le monde entier réalise à quel point le fléau du trafic humain est tentaculaire, gangrénant, et ses victimes soumises à la loi du silence. Cela «tombe à point nommé» pour le forum d’Oasis dédié à ce phénomène.

Le travail forcé abordé pour la première fois  

La première partie de l’évènement a été entièrement consacrée à une autre plaie de la société, celle du travail forcé. Comprendre par là une situation où une personne est contrainte de travailler ou de fournir des services contre sa volonté, par la force, la menace, l’abus de pouvoir, la tromperie ou la coercition.

«Durant les éditions précédentes, on a beaucoup parlé de traite des personnes à des fins d’exploitation sexuelle», explique la directrice générale Inès Benzaghou. «Cette année, pour la première fois, on y a intégré le travail forcé, car sur le terrain, il y a aussi des femmes qui sont victimes de ce phénomène à cause de leur précarité liée à leur statut migratoire.»

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Par statut migratoire, elle fait référence aux permis de travail fermés et aux femmes qui viennent avec un statut touristique, mais qui veulent rester au Canada: du pain béni pour les employeurs véreux qui les exploitent en tant que travailleuses clandestines, et donc sans droits.

hommes alliés d'Oasis Centre des femmes
Inès Benzaghou, directrice générale d’Oasis Centre des femmes.

Manque de volonté politique

Pour comprendre l’ampleur du phénomène, il faut savoir que la Ligne d’urgence canadienne contre la traite des personnes reçoit plus de 10 demandes quotidiennement via des appels, des messages de clavardage en ligne, des courriels ou des signalements.

De plus, le nombre des personnes exploitées ne cesse de croître, et ce malgré les efforts déployés par la société civile.

Interrogée sur ce contraste par l-express.ca, Paola Carmagnani, du Centre canadien pour mettre fin à la traite des personnes, ne mâche pas ces mots, s’agissant du travail forcé.

«Ma réponse ne va pas être diplomatique, mais il n’y a pas une vraie volonté de la part du gouvernement pour traiter ce type de questions, parce qu’il y a un intérêt clair du gouvernement canadien à avoir accès à un travail à bas prix et disponible selon le besoin économique.»

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«Le discours est axé sur le fait qu’on a besoin de travailleurs dans ces catégories à risque où on n’arrive pas à recruter. C’est donc un discours qui est hautement politisé. On parle politique au lieu de parler droits humains.»

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Paola Carmagnani du Centre canadien pour mettre fin à la traite des personnes.

Paola Carmagnani pointe du doigt le dossier des travailleurs temporaires. À titre de consolidation, elle rappelle qu’en 2020, le Bureau international du travail avait dénoncé le Canada s’agissant du traitement des travailleurs étrangers temporaires, alors que «le pays se vend à l’international comme étant un pays des droits de l’homme».

Elle rappelle également qu’un recours à la justice contre le gouvernement canadien est en cours, initié par «un consortium d’organisations», avec comme plaidoyer l’inconstitutionnalité du permis de travail fermé (obligeant les gens à travailler uniquement pour l’entreprise qui les a fait venir). Le cas a d’ores et déjà été accepté par la Cour suprême du Canada.

Cyberphénomène 

Quant à l’exploitation sexuelle, les intervenantes sont unanimes: les réseaux sociaux ont changé la donne et les profils des protagonistes: bourreaux comme victimes.

«Les réseaux sociaux ont tout changé, que ça soit au niveau du recrutement ou des trajectoires des personnes approchées. Aujourd’hui, ces dernières proviennent de toutes les couches sociales. On constate aussi beaucoup de déplacements interprovinciaux», indique à l-express.ca Josée Mensales, policière au sein de l’Escouade intégrée de lutte contre le proxénétisme (EILP) au Québec.

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Josée Mensales ne nie pas que le caractère interprovincial complique le travail de la police. Cependant, cela «force à ouvrir des canaux de communication et à développer des collaborations entre les équipes spécialisées en exploitation sexuelle de chaque province».

Quant à l’idée reçue selon laquelle la majorité des filles exploitées sexuellement proviennent d’autres pays, Romy Verge-Boudreau, également policière à l’EILP est catégorique: «On parle beaucoup de jeunes femmes qui sont amenées d’autres pays pour être exploitées sexuellement, mais ce qu’on constate sur le terrain c’est que le phénomène est interne avec des Canadiennes qui vont être exploitées.»

Briser l’omerta

L’autre élément qui a fait les choux gras des panélistes est la loi du silence qui règne en maître dans le secteur de l’exploitation sexuelle, comme le souligne Romy Verge-Boudreau.

«La loi du silence est très présente dans ce milieu, c’est ce qui garde les victimes d’exploitations sexuelles captives aussi longtemps.»

Cela peut s’expliquer par un sentiment de peur ou de honte qui hante la victime, ou par le chantage exercé par le proxénète simplement par l’argument culturel.

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Romy Verge-Boudreau et Josée Mensales, policières de l’Escouade intégrée de lutte contre le proxénétisme.

«Pour certaines personnes, il est impossible de se tourner vers la justice, parce qu’il y a un facteur culturel ou parce qu’elles sont dans une petite communauté où on ne peut pas parler à cause de l’aspect tabou», fait remarquer Josée Mensales.

Ce silence est d’autant plus destructeur que le fait de le rompre s’avère salvateur, à en croire Josée Mensales: «Dès que quelqu’un ose briser le silence, le levier du pouvoir s’inverse.»

Exploitée sexuellement à 15 ans

L’exemple concret pour corroborer ces propos n’était pas bien loin. En effet, invitée à ce forum à titre de témoin et requérant l’anonymat, une survivante qui a été abusée et exploitée sexuellement à l’âge de 15 printemps a livré un témoignage poignant qui n’a pas manqué de faire verser quelques larmes parmi l’assistance.

De la bouche même de cette victime, son salut est venu de la première personne à qui elle s’est confiée. Depuis lors, la procédure a suivi son cours jusqu’à aboutir à la plus sévère sentence de justice en Amérique du Nord prononcée à l’encontre d’un exploiteur sexuel, une petite victoire dans un océan d’eau malsaine.

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