Les Torontois bilingues toucheraient des salaires 50% plus élevés que la moyenne

Torontois bilingues, UOF
Troisième édition de la Journée de la célébration de la recherche à l'UOF. Photos: Soufiane Chakkouche, l-express.ca
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Publié 09/03/2026 par Soufiane Chakkouche

Parler français en Ontario en général et à Toronto en particulier peut rapporter gros. C’est ce qui ressort, entre autres, de la troisième édition de la Journée de la célébration de la recherche organisée le 6 mars à L’Université de l’Ontario français (UOF).

Cette journée a réuni une grande partie des enseignants-chercheurs de l’UOF. Et pour cause, l’objectif affiché est de faire rayonner la recherche au sein de cette université tout en créant un espace intramuros propice à l’échange, comme l’explique Béatrice Lego, coordinatrice du Service à la recherche à l’UOF:

«Initialement, l’idée derrière cette journée était de créer un sentiment de cohésion entre nos chercheurs, car en tant que jeune université, notre rôle est aussi de s’assurer que les chercheurs ont un milieu intellectuel adéquat pour échanger leurs idées.»

«Puis, le temps passant, on a voulu mettre de l’avant les différentes thématiques et projets de recherche qui peuvent avoir lieu à l’UOF dans un but de partage du savoir et de la connaissance, mais aussi pour montrer à la communauté francophone que l’UOF s’intéresse à elle.»

Torontois bilingues
Béatrice Lego.

Une cartographie francophone pour Toronto

Par ailleurs, à mesure que la francophonie torontoise grandit, une question demeure: comment rendre visible ce qui existe déjà? À l’UOF, certains chercheurs tentent d’y répondre en cartographiant les ressources francophones de la métropole.

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Pour Imen Ben Jemia, professeure adjointe en Environnement urbain à l’UOF, le constat est on ne peut plus clair: «Il y a un vide dans ce domaine à Toronto. L’idée de notre projet est de documenter la présence des organismes francophones, les mettre en lien, mutualiser l’information autant pour la communauté francophone déjà présente que pour les nouveaux arrivants.»

Pour ces derniers, l’accès à l’information peut s’avérer compliqué, surtout lorsqu’ils arrivent avec peu ou pas de connaissances en anglais. L’objectif est donc de créer une plateforme virtuelle à même de recenser les services, les organismes et les événements culturels francophones à travers la ville. Une sorte de boussole numérique donc pour naviguer dans l’écosystème francophone torontois.

«Il existe déjà des lieux physiques comme le Centre francophone du Grand Toronto, qui est un lieu physique, mais ce que nous voulons, c’est une plateforme accessible à tous et mise à jour régulièrement», précise la chercheuse, qui souhaite également que les organismes partenaires, comme le CFGT, contribuent à alimenter la base de données.

Torontois bilingues, UOF
Imen Ben Jemia.

Francophonie canadienne, une histoire à sens unique

Toutefois, comprendre la francophonie au Canada exige aussi de revisiter les récits qui la font.

Selon Alana Duncan, doctorante à l’Ontario Institute for Studies in Education (OISE), l’histoire linguistique du pays repose largement sur ce qu’elle appelle un «mono-récit».

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«En matière de politiques linguistiques au Canada, tout est ancré dans la Constitution. Or, celle-ci renvoie essentiellement à deux groupes: les descendants des colons européens d’origine anglaise et française, alors que ces personnes ne représentent pas forcément la diversité linguistique et culturelle canadienne, et encore moins celle de la francophonie», explique-t-elle.

Cette simplification historique, développe-t-elle, s’explique aussi par un malaise collectif. «On détourne souvent l’attention de cette question difficile. Quand on n’est pas à l’aise avec quelque chose, on a tendance à en détourner les yeux.»

Or, pour la doctorante, les discussions sur la justice sociale et l’évolution des politiques linguistiques ne peuvent se faire sans accepter cette zone d’inconfort.

Journée de la célébration de la recherche à l'UOF.
Alana Duncan.

Le français est un atout salarial de taille à Toronto

Sur un autre registre, d’après Thomas Chaisson‑Lebel, professeur adjoint au pôle d’Études et de recherches en économie et innovation sociale de l’UOF, parler français en Ontario procure un avantage salarial quantifiable.

«Les personnes qui parlent français en plus de l’anglais ont un avantage salarial qu’on évalue entre 15 et 20% de plus que la moyenne», explique-t-il.

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Contrairement à ce que l’on pourrait croire, cet avantage ne correspond pas à une simple «prime au bilinguisme».

«Les données montrent que ce n’est pas le cas pour les personnes qui parlent anglais et une autre langue non officielle. Il s’agit donc d’une prime liée spécifiquement au fait de parler français en plus de l’anglais», précise-t-il.

Torontois bilingues, UOF
Thomas Chaisson-Lebel.

Cette réalité varie toutefois selon les régions de la province. Dans l’Est ontarien, par exemple, l’avantage est souvent lié à la présence de la fonction publique et à la proximité du Québec.

S’agissant de Toronto, cet atout existe également et de manière encore plus marquée. En effet, d’après les calculs du chercheur effectués à la demande de l-express.ca, les Torontois parlant français en plus de l’anglais peuvent gagner jusqu’à 50% de plus en salaire que la moyenne.

Autrement dit, dans la capitale économique du pays, le français peut devenir un véritable argument de négociation lors d’un entretien d’embauche.

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Le potentiel francophone sous-exploité à Toronto

Malgré cet avantage économique, l’usage du français au travail demeure faible dans la métropole.

Selon les données évoquées par Chedrak Chembessi, professeur adjoint en économie et innovation sociale à l’UOF, seulement 1,9% de la population active de Toronto travaille en français. Un constat statistique qui tranche avec la réalité démographique.

«Techniquement, seulement 46,5% de personnes ayant le français comme première langue officielle travaillent en français. La question qui s’impose d’elle-même est donc: où sont passés les 54,5% restants?» s’interroge le chercheur.

La réponse tient en un mot: assimilation professionnelle. Ces francophones travaillent majoritairement en anglais, dilués dans le marché du travail anglophone. Pourtant, à en croire Chedrak Chembessi, leur mobilisation pourrait transformer le paysage linguistique de la ville.

«Si on arrivait à les mobiliser pour travailler en français, on serait dans une exploitation optimale du potentiel francophone à Toronto.»

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Le paradoxe est d’autant plus frappant que la ville souffre d’un déficit de services en français.

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Chedrak Chembessi.

Fuite des talents francophones au profit des anglophones

Cette situation entraîne un autre phénomène: une forme de fuite des talents vers le marché anglophone.

Comme l’explique Thomas Chaisson-Lebel, l’avantage salarial du bilinguisme peut paradoxalement fragiliser les institutions francophones.

«Par effet de retour, pour les communautés francophones, cela devient plus difficile d’embaucher. Les personnes qui parlent français et anglais ont accès à des emplois mieux rémunérés ailleurs.»

Résultat: les organismes francophones doivent rivaliser avec des employeurs anglophones capables d’offrir de meilleurs salaires. «C’est donc un défi pour les organisations francophones. Il faut plus de ressources financières pour fonctionner.»

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L'avantage salarial d'être bilingue à Toronto.
Avantage salarial en fonction de la connaissance du francais. Source GRIFO

Évidemment, en Ontario, les travailleurs unilingues anglophones sont généralement mieux rémunérés que ceux qui parlent seulement français.

La question reste donc ouverte: Toronto dispose-t-elle d’assez d’emplois en français pour retenir ses talents francophones? Pour Chedrak Chembessi, tout l’enjeu est là.

Alors, tant que cet écart persistera, la francophonie torontoise continuera de se développer… surtout en anglais.

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