Un pied dans chaque culture

Expo, film et discussions au Labo

Le Labo 3e langue Jacquelyn Hébert

De gauche à droite, l'artiste Jacquelyn Hébert, le professeur de français Dominique Denis et la commissaire d'exposition Carolina Reis.


13 décembre 2018 à 9h00

Lorsqu’elle reçoit la bourse du Conseil de recherche en sciences humaines, Jacquelyn Hébert décide de monter un projet de recherche sur l’identité franco-canadienne.

Son court-métrage, Francophone-hybride, évoque la réalité des francophones de la région de Winnipeg en particulier, puisque l’artiste est elle-même originaire du Manitoba.

Le Labo 3e langue Jacquelyn Hébert
Image fixe issue du court-métrage Francophone-hybride de Jacquelyn Hébert.

Vendredi 7 décembre, les curieux ont pu assister à la projection du film au Labo, dans le cadre de la clôture de l’exposition 3e langue.

Carolina Reis, la commissaire d’exposition, avait pour ambition de faire se questionner le public sur l’existence d’une langue hybride issue des deux langues que sont le français et l’anglais.

Par la suite, un débat sur les problématiques linguistiques s’est tenu dans les locaux de la rue Richmond, en compagnie de Dominique Denis, directeur artistique de la série De bouche à oreille, et professeur de français.

L’identité franco-manitobaine

Titulaire d’une maîtrise en beaux-arts de l’université Concordia de Montréal, Jacquelyn Hébert est aujourd’hui gestionnaire de la plateforme de films indépendants canadiens vucavu.com. Intéressée par la complexité de son identité franco-manitobaine, elle réalise le court-métrage en 2013.

Le Labo 3e langue Jacquelyn Hébert
L’artiste Jacquelyn Hébert, auteure du court-métrage Francophone-hybride.

Le format est simple: le spectateur se retrouve au Festival du voyageur de Winnipeg, et entend des échanges entre Jacquelyn Hébert et des personnes de son entourage, au sujet de la langue française.

«J’ai décidé de tourner pendant ce festival qui célèbre l’histoire de la culture et de l’héritage franco-manitobain, métis et autochtone», raconte-t-elle.

Au cœur des festivités: de la musique issue des colons, des danses autochtones, mais également la présentation de métiers traditionnels tels que le travail du métal et la vannerie. La scène inaugurale montre la fabrication de la tire d’érable sur la neige fraîche.

«Lorsque j’étais jeune, le festival était le moment de l’année où tout le monde dans cette ville anglophone se sentait francophone.»

«J’ai un pied dans chaque culture, et c’est cela ma culture!»

Au cours des différentes entrevues, Jacquelyn Hébert fait parler les gens sur leur relation à la langue française, leur expérience de vie en tant que francophones dans le Manitoba. Les témoignages sont contrastés.

Le Labo 3e langue
Image fixe issue du court-métrage Francophone-hybride de Jacquelyn Hébert.

Certains sont très attachés à la langue française, les plus anciens notamment. «Ma mère a connu le moment où l’enseignement n’était pas encore dispensé en français, c’était interdit. C’est pourquoi nous sommes fiers aujourd’hui de nos écoles francophones», rapporte une femme.

Elle souligne également le fait que les jeunes ont tendance à prendre cela pour acquis, et regrette qu’ils s’y intéressent moins.

«On me dit souvent au Québec que j’ai un accent anglais, et autre part au Canada que j’ai un accent français. J’ai un pied dans chaque culture, et c’est cela ma culture!», explique fièrement une autre.

À rebours de ces points de vue, une troisième femme raconte qu’elle préfère parler en anglais, même lorsqu’elle est en compagnie de francophones. «Je ne me sens pas aussi à l’aise de parler en français, je ne pratique pas assez la langue.»

«Quand ce projet a commencé, il n’y avait pas encore les dernières politiques de Doug Ford. L’idée de se battre pour exister est plus vraie que jamais aujourd’hui», rapporte la commissaire Carolina Reis.

Le Labo 3e langue Jacquelyn Hébert
Échanges au sujet du français comme langue minoritaire.

Faut-il corriger les fautes de français?

«Les Français se corrigent tout le temps sur leur langue. Avez-vous déjà été corrigé, corrigez-vous, et qu’en pensez-vous?», a lancé Carolina Reis à Dominique Denis et Jacquelyn Hébert.

Sans grande surprise, le professeur de français s’est fait l’avocat du bon français. «J’ouvre le dictionnaire tous les jours pour apprendre de nouveaux mots. Je crois qu’il faut deux choses dans la relation à la langue: de l’humilité et de la curiosité. Il faut créer une relation créative, ludique avec la langue.»

Carolina Reis en a profité pour prendre le contre-pied en citant l’ouvrage de Frantz Fanon, Peau noire, masques blancs, qui montre à quel point la correction de la langue peut être un vecteur de discriminations.

Le Labo 3e langue Jacquelyn Hébert
Échanges au sujet du français comme langue minoritaire.

Dans le livre, où l’action se déroule en Martinique, les bourgeois décident de parler français et non pas créole, afin de ne pas être assimilés aux classes populaires. «Corriger permet peut-être de préserver l’intégrité de la langue, mais cela peut exclure aussi.»

De son côté, Dominique Denis maintient: «la pensée se développe grâce à la langue. On se doit donc de mettre la barre le plus haut possible dans notre maîtrise de celle-ci pour acquérir toujours plus de nuances, et affiner notre pensée. Quand on améliore nos connaissances en cinéma ou en peinture, c’est valorisé. Par contre, l’idée d’améliorer la langue est moins acceptée, pourquoi?»

La réflexion reste ouverte…

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