Un ex-Témoin de Jéhovah raconte

Isolement, culpabilité, dépression, libération

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Gaëtan, qui a quitté les Témoins de Jéhovah chez lesquels il a passé toute sa jeunesse au Québec, vit à Toronto depuis 4 ans.


13 novembre 2018 à 9h00

Gaëtan a été élevé parmi les Témoins de Jéhovah. À 24 ans, suite à une sévère dépression, il quitte le mouvement. C’est le début d’une longue et difficile reconstruction.

Près de 10 ans après son départ, il évoque pour L’Express son parcours plein d’embuches.

Gaëtan, 33 ans, a élu domicile à Toronto depuis 4 ans. Toute son enfance, il l’a passée au sein de la communauté des Témoins de Jéhovah de Saint Georges de Beauce au Québec.

Sa vie de jeune recrue n’est alors pas de tout repos. Son temps libre est partagé entre assister aux offices et faire du porte-à-porte. «Du plus loin que je me souvienne, je donnais des tracts».

Sa vie tourne autour du culte: «Si tu lis un livre, il faut que ça soit un livre de l’Organisation

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Gaëtan.

Une philosophie qui isole

Gaëtan a beaucoup souffert de l’isolement forcé auquel il a dû faire face dès l’enfance. «Ils te mettent dans la tête que tu ne dois pas te faire des amis non-Témoins, on te dit que tes voisins vont être détruits, ce qui fait que ça te sépare, ça t’isole. C’est un mode de vie, une philosophie qui t’isole.»

En effet, pour suivre les principes dictés par ce qu’il appelle «l’Organisation», Gaëtan refuse de participer à de nombreuses activités au sein de son école.

«Je n’avais pas beaucoup d’amis parce que j’étais toujours séparé», se souvient-il. «Si quelque chose avait rapport avec une célébration, il fallait que j’aille dans des cours spéciaux, ce qui fait que j’étais tout le temps tout seul, comme si je n’étais pas assez intelligent ou moins intelligent. Mais ce n’était pas ça, c’était juste que je ne pouvais pas participer à cause de la Watchtower.»

(NDLR – «The Watch Tower Bible and Tract Society of Pennsylvania» est le nom de l’association à but non lucratif, créée en 1884, gouvernant les «Témoins de Jéhovah».)

La dictature de la culpabilité

Le dogme religieux strict suivi avec soin par les membres de la communauté a mis régulièrement Gaëtan à l’épreuve, notamment les règles concernant le refus du sang (par voie orale ou sous forme de transfusion), le refus de participer aux célébrations ainsi que l’interdiction d’avoir des rapports sexuels en dehors du mariage.

Dans la vie de Gaëtan, la culpabilité est une rengaine familière qui ne le quitte jamais. On lui a appris à se méfier des aliments qui sont susceptibles de contenir des traces de sang comme le peppéroni.

Il se rappelle de ce qu’il a vécu à 10 ans, alors que toute sa classe se régalait autour d’une pizza qui en était justement garnie: «J’ai enlevé le peppéroni et je l’ai jeté. Mais il y en restait un petit bout quand même que j’ai mangé et je me suis senti coupable.»

Cette même culpabilité le suivra durant l’adolescence, même dans sa vie intime.

«La sexualité n’est pas bien vue dans l’Organisation. Avant l’adolescence, on te dit que la masturbation c’est mal, c’est une faiblesse. Tu te sens toujours mal, tu te demandes pourquoi tu n’es pas capable de surmonter cette faiblesse. Tu n’as pas d’estime de toi.»

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Gaëtan.

Une lente descente aux enfers

À 22 ans, Gaëtan se sent plus seul que jamais. Alors qu’il envisage de se marier avec une jeune fille faisant elle aussi partie de la communauté, cette dernière le quitte jugeant qu’il n’est «pas assez spirituel».

Rejeté par ses amis, le jeune homme se sent abandonné. «J’arrivais à un point où je me tapais la tête contre les murs, je voulais me suicider. Je sentais que je n’étais pas capable d’arriver à avoir l’approbation de mes parents.»

Déprimé, Gaëtan va chercher du réconfort au fond d’une bouteille, un acte prohibé chez les Témoins de Jéhovah. «C’était carrément de l’autodestruction. C’était une décision consciente de ma part, j’ai utilisé l’alcool pour essayer de détruire mes cellules, pour me guérir de mes faiblesses.»

Les conséquences ne se font pas attendre. Il avoue son «crime» et, parce qu’il refuse de se repentir, est immédiatement excommunié. «Je n’en avais rien à foutre, je voulais juste mourir.»

La vie à l’extérieur

Toute sa vie, on avait inculqué à Gaëtan une vision particulière du «monde», c’est à dire ceux qui n’appartiennent pas au «peuple élu».

«Les Témoins sont en couleurs et le monde est en noir et blanc , dit-il. Excommunié, il fait donc partie du «monde».

«Je me voyais comme étant méchant. Je me disais je vais boire de l’alcool parce que c’est ce que quelqu’un de méchant fait. Je vais aller dans les bars parce que c’est ce que quelqu’un d’immoral fait.»

Se sentant misérable, il finit par se retrouver à la rue. Il sera sans domicile fixe pendant quatre longues années. Renié par la communauté et non préparé à la vie à l’extérieur, Gaëtan a du mal à trouver sa place. «J’ai été vivre dans la rue parce que je ne fonctionnais pas dans le monde. Personne ne me comprenait.»

Aujourd’hui encore, il déclare avoir des difficultés à nouer des relations. «J’ai tout le temps de la misère à me mélanger avec les autres. […] Je n’ai jamais appris les bases de comment se socialiser. Juste dire «salut» pour moi, c’est énorme.»

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Un dessin de Gaëtan.

Quand l’art devient thérapeutique

Depuis que Gaëtan habite à Toronto, il participe à de nombreux projets créatifs dans les domaines du théâtre et du cirque.

Depuis tout petit, il adore aussi dessiner. «J’exprimais mes émotions avec mes dessins, mais mes parents n’aimaient pas ça parce que c’était un peu trop libre pour eux comme moyen d’expression.»

Grâce aux programmes de transition, il renoue avec son crayon. «Je me suis aperçu que j’étais artistique. J’avais beaucoup de colère que je retournais contre moi. L’art m’a permis d’exprimer mes émotions de manière plus positive, sans me faire mal.»

Après 11 ans de thérapie, Gaëtan dit se sentir plus heureux aujourd’hui malgré des moments de dépression et de colère.

«Je suis fâché parce qu’ils m’ont enlevé beaucoup dans ma vie, ce qui était normal dans le développement d’un enfant par exemple de socialiser avec les autres et d’être intégré dans le monde. Je leur en veux aussi de m’avoir fait me sentir coupable pour des choses qui étaient justes normales.»

Quant à ses parents, il n’en a plus de nouvelles. «Plus je suis devenu indépendant et en santé, plus ils se sont disftancés. Je pense que, peut-être, je ne les reverrai plus jamais. J’ai un deuil à faire, comme s’ils étaient morts.»

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Un dessin de Gaëtan.

Une cause qui avance

Le parcours de Gaëtan est loin d’être un cas isolé. Sur Facebook, les groupes de soutien pour les anciens membres fleurissent et la résistance s’organise. Ils sont de plus en plus nombreux à dénoncer les dérives du mouvement.

Parmi eux, Manon Boyer a récemment lancé une pétition qui a récolté près de 3000 signatures suite au décès de sa nièce, Éloïse Dupuis. La jeune maman de 27 ans a perdu la vie suite à son accouchement, à cause de son refus de transfusion sanguine.

Une action collective a également été déposée à la Cour Supérieure du Québec suite aux nombreuses agressions sexuelles qui auraient lieu en toute impunité au sein des Témoins de Jéhovah.

Petit à petit la loi du silence se brise, aidant ainsi les victimes à sortir de l’embrigadement.

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Éloise Dupuis a refusé la transfusion de sang qui aurait sauvé sa vie.

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