Xavier Kleinermann: une première vie dans les méandres de la Légion du Christ

Témoignage

Sous la direction d'un nouveau supérieur général depuis le début de l'année, la congrégation des Légionnaires du Christ «se concentre sur les abus sexuels, l'attention portée aux victimes et la clarification des responsabilités», lit-on sur son site web.
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Publié 23/06/2020 par Mélanie Guillaume

Pendant plus de 13 ans, Xavier Kleinermann a vécu en reclus dans l’ombre des Légionnaires du Christ. 10 ans après en être sorti, il nous raconte sa vie de jeune recrue dans cet ordre catholique peu connu.

Vous avez peut-être entendu parlé des Légionnaires du Christ à travers les scandales qui ont commencé à éclater à la mort de son fondateur Marcial Maciel en 2008.

L’an dernier, le journal La Presse rapportait qu’au moins 175 mineurs ont été victimes d’agressions sexuelles de la part de membres des Légionnaires du Christ entre 1941 et 2019, dont 60 qui ont été abusés par Marcial Maciel lui-même.

Fondé au Mexique en 1941, cet ordre catholique compte aujourd’hui quatre évêques, 944 prêtres et 552 religieux en formation et novices, (données du 31 décembre 2018). Leur site web indique dénombrer 23 531 membres laïcs, 515 femmes consacrées, 56 laïcs consacrés et 1 455 légionnaires du Christ en fin 2019.

Néanmoins, le fonctionnement de ce mouvement reste assez obscur. Pour nous éclairer, Xavier Kleinermann, analyste financier dans le secteur automobile et tête de liste en Ontario et au Manitoba pour l’élection des conseillers consulaires français en 2020, nous raconte les 14 années qu’il a passé sous leur coupe.

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Un recrutement efficace

C’est à 12 ans que Xavier découvre pour la première fois les Légionnaires du Christ. On l’invite alors à un camp de vacances organisé par un mouvement religieux. Il s’y rend avec quelques réticences, mais très vite il se laisse happer par les activités proposées entre feux de camp et visites de parcs d’attraction.

Xavier Kleinermann

En 1997, alors qu’il traverse une période difficile, il visite une école tenue par les Légionnaires du Christ. Il est tout de suite enthousiaste: «J’étais impressionné de voir tous ces jeunes habillés en noir qui ont 18-20 ans et qui ont le sourire jusqu’aux oreilles. Je me suis dit que je voulais être comme eux.»

Quelques mois plus tard, Xavier est admis à l’internat de l’école de Seine et Marne (France). Sa vie change alors brusquement. La vie du pensionnat était très réglementée : entre les messes, les prières et les cours, il ne lui reste que peu de temps pour lui. Les contacts avec sa famille se font plus rares. Un appel par semaine est autorisé et il rentre tous les deux mois seulement.

Une activité de jeunes Légionnaires du Christ.

Un prosélytisme rondement mené

Aux futurs légionnaires du Christ dont Xavier fait désormais partie, on vante l’élitisme du mouvement. On enseigne à ces jeunes garçons qu’ils sont la fine fleur de l’Église catholique.

D’ailleurs, eux ont la chance de connaître leur fondateur et de le rencontrer même en personne, ce qui fut le cas de Xavier, à plusieurs reprises.

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Durant ces années qui s’apparentent à un cycle d’étude secondaire au Canada, Xavier s’interroge sur sa vocation. Doit-il continuer? Souhaite-t-il vraiment devenir prêtre?

Cependant, les discours de propagande qui lui sont dispensés sans cesse ont raison de ses questionnements. «Pour moi c’était une question d’endurance parce que j’avais pris un engagement», dit-il.

D’ailleurs ceux qui partent sont traités en paria. Il raconte: «Ceux qui quittaient l’école passaient par la petite porte, on ne savait pas qu’ils partaient. C’était un peu le scandale, celui qui n’a pas persévéré. On ne pouvait pas parler de lui.»

Rencontre virtuelle de Légionnaires du Christ. Les lettres ECyD viennent de l’espagnol «Encuentros, Convicciones y Decisiones», «Rencontre, Convictions et Décisions», une devise des Légionnaires du Christ.

Deux ans de noviciat pour consolider sa foi

Après l’école secondaire, Xavier est envoyé en Italie pour deux ans pour y suivre une formation initiale qui le préparera à s’engager sur la voie pastorale.

Durant cette période, les règles se durcissent. Les contacts avec la famille sont encore plus contrôlés. Il a droit à une lettre par mois, laquelle est préalablement vérifiée par un «supérieur», et trois appels par an.

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À partir de là, la vie de Xavier est encore plus codifiée. Les horaires sont stricts: le réveil a lieu à 5h50 tous les jours dans une cellule qui n’offre aucune intimité, sous la lumière des néons et les appels du supérieur.

Le reste de la journée se déroule dans une rigueur similaire entre oraisons, travail et gymnastique. Les repas sont pris en silence. Les amitiés sont découragées et la seule personne à qui il est autorisé de s’ouvrir est son supérieur qui exerce la fonction de «directeur spirituel».

Cette relation unilatérale qui implique de dévoiler des aspects de sa vie privée est une réalité dérangeante pour Xavier, qui ne comprend pas pourquoi il doit s’en tenir à des relations distantes avec ses camarades.

Un logo de l’organisation.

La cérémonie des vœux

La cérémonie des vœux se déroule alors que Xavier a 21 ans. Après deux ans de noviciat, et malgré ses quelques doutes, c’est devant un oratoire de qualité, à Rome et en présence de celui qui avait alors nommé directeur de la Légion, que Xavier jure sa fidélité à l’Église.

Les vœux des légionnaires sont, à l’époque, au nombre de cinq, soient deux de plus que pour un religieux hors Légion. Xavier prête serment de pauvreté, de chasteté, d’obéissance, de charité et d’humilité.

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En substance, le jeune homme promet de toujours rester pauvre (le seul objet qui lui appartient est un petit crucifix), de ne pas avoir de relations sexuelles (incluant la masturbation), et d’obéir aveuglément à ses supérieurs et plus largement à l’Église sans jamais la critiquer ou la remettre en question.

Les doutes commencent à poindre

Après les vœux, Xavier est envoyé en Espagne dans une communauté beaucoup plus vaste. Son univers s’entrouvre légèrement : il est désormais autorisé à lire quelques journaux choisis et à voir quelques films, dont les scènes de sexe ou de nudité sont néanmoins censurées.

Le fondateur de l’organisation, Marcial Maciel.

C’est là qu’on lui apprend les déboires dont les Légionnaires sont aux prises. «Un jour le supérieur nous a appelés dans la salle de conférence et nous a appris que l’église s’est prononcée et que notre fondateur doit se retirer de la vie publique pour faire pénitence. Notre vœu de charité (ne pas critiquer les supérieurs) est également supprimé. Ils ne nous ont jamais dit pourquoi juste que c’était une persécution venant des ennemis de l’église», se souvient-il.

Le Pape Benoît XVI, bien moins conciliant envers les Légionnaires que son prédécesseur, met en œuvre quelques changements dans le mouvement et leur retire le vœu de charité dans un désir de purifier l’image de l’Église qui n’en finit pas d’être en proie aux scandales.

Bien sûr, à cette époque, Xavier est laissé dans l’ombre et ne comprend pas pourquoi Marcial Maciel, qui était jusque-là présenté comme un modèle absolu par la congrégation et le Saint par excellence, est soudainement relégué au statut de persona non grata.

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Vers une sortie en douceur

Après l’Espagne, Xavier retourne à Rome quelques années c’est là qu’on lui apprend alors la mort du fondateur, Marcial Maciel. Mort comme un saint entouré de quelques prêtres de la congrégation d’après les dires de son successeur.

Le père John Connor, américain, est le premier supérieur général non mexicain de la congrégation depuis février 2020.

Il est ensuite envoyé au Canada en 2008. C’est alors que la double vie du fondateur éclate au grand jour. La vérité ne pouvant plus être dissimulée, Xavier découvre les mensonges, la double vie et les actes détestables commis par celui qu’on lui avait appris à vénérer pendant près de 13 ans.

«Toutes les questions que je n’avais pas vraiment le droit de me poser remontent à la surface et je commence à tout remettre en question», raconte-t-il.

La machine s’écroule. Xavier vit le silence de l’Église pendant toutes ces années comme une trahison. Un an plus tard, alors qu’il vit désormais à Montréal, il envoie sa lettre de sortie.

La vie d’après

Bien que sa décision soit prise, il n’empêche que la transition vers une vie laïque n’est pas simple.

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«Pendant tellement d’années, quand je me posais la question de sortir ou pas, j’avais un peu peur de sortir parce que je ne connaissais rien d’autre. Le monde est vu comme dangereux, on nous en instaurait une crainte, déclare Xavier, je ne connaissais rien d’autre que la vie religieuse. Si je sors c’est pour aller où, pour faire quoi?»

Pendant 13 ans, le jeune homme n’a eu que très peu de contact avec le monde extérieur. La communication avec sa famille a été sporadique. Malgré la peur, Xavier s’en sort bien. Il reprend ses études à Toulouse où il vit une vie d’étudiant normale. Sa famille l’accueille à bras ouverts et il peut ainsi se reconstruire.

«Tout n’était pas négatif, j’ai fait de belles rencontres. J’ai vécu quelque chose d’unique, ça fait partie de qui je suis aujourd’hui», dit-il.

Xavier Kleinermann lors d’une assemblée politique française à Toronto.

Malheureusement, tous ceux qui sont sortis des Légionnaires du Christ ne s’en tirent pas aussi bien. Xavier a repris contact avec certains de ces anciens camarades et il est forcé de constater les ravages causés par un endoctrinement destructeur.

Beaucoup peinent à trouver leur place, certains sombrent dans la dépression ou l’autodestruction. Dans leurs placards, on retrouve la honte de ne pas avoir persévéré et un profond sentiment d’échec face à l’idéal de perfection qu’ils étaient encouragés à atteindre.

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Les Légionnaires du Christ possèdent toujours de nombreux centres éducatifs dans le monde et au Canada.

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