Un fauve dans les parages


10 février 2009 à 13h11

L’an dernier, on commémorait le 50e anniversaire du décès de Maurice de Vlaminck, peintre français qui a marqué l’art pictural d’une touche flamboyante, comme membre du fauvisme, ce groupe de peintres qui réinventaient l’art de peindre par leur emploi de la couleur. L’Express avait souligné cet événement dans son édition du 18 novembre, en présentant aussi le superbe catalogue de l’exposition qui lui était consacrée à Paris.

Cet ouvrage, véritable œuvre d’art, permet de rencontrer ce peintre hors norme, sans devoir se rendre dans la capitale française, un peu loin tout de même. Mais ce début de l’année 2009 nous offre la possibilité unique en Amérique du Nord de faire connaissance avec un autre membre de ce groupe d’anarchistes de la peinture, grâce à une exposition remarquable qui se tient au Musée des beaux-arts de Montréal jusqu’au 19 avril: «Van Dongen: un fauve en ville».

Première rétrospective importante de l’œuvre de ce peintre hollandais, l’exposition présente quelque 200 œuvres, plus d’une centaine de tableaux ainsi qu’une quarantaine de rares dessins, des estampes et autres documents d’archives et photographiques, et une douzaine de céramiques fauves.

Un maître hollandais

Cornelis Van Dongen, dit Kees, est né le 26 janvier 1877 dans la banlieue de Rotterdam au Royaume des Pays-Bas, dans une famille aisée. À 17 ans, après avoir travaillé chez son père, il s’inscrit à l’Académie des beaux-arts de Rotterdam. Ses œuvres de jeunesse portent la marque de maîtres hollandais comme Rembrandt et Van Gogh. Comme ce dernier, il peint des scènes d’intérieur, de petits paysages aux couleurs sombres. En 1897, il se rend à Paris, un voyage payé par son père pour ses 20 ans.

La liberté de Paris, si loin de l’austère Hollande, le fascine. Il vit de petits métiers, collabore à des journaux satiriques par des dessins à l’encre de Chine rehaussés d’aquarelle, peint des scènes de la vie parisienne, dans lesquelles les femmes tiennent une grande place. En 1904, Van Dongen se lie avec Vlaminick et Derain en exposant au Salon des Indépendants et au Salon d’Automne. Mais c’est une exposition de 1904, chez le marchand d’art Vollard, d’œuvres de sa période tachiste (notamment Le Boniment), qui marque son entrée dans le monde artistique parisien. En 1905, il se retrouve dans la «Cage aux fauves». Il y présente Le Torse, qui marque son appartenance au fauvisme et fera de lui le peintre de la femme. Son style est bien celui d’un fauve mais il se distingue des autres fauves qui s’expriment plutôt par des paysages.

Un fauve en ville

«La femme est un tison, elle l’enflamme et il se consume à la découvrir. Sa sensualité est reflétée par les couleurs chatoyantes qui embrasent sa personnalité. Tel un hédoniste, il va l’ébaucher en coulisse des cabarets, des cafés-théâtres et conditionne sa peinture volcanique qui crache toutes les facettes et palettes de la «Femme». Son œuvre est dominée par la femme et imprégnée d’érotisme. C’est un fauve en ville!» (Impasse des pas perdus, Kees Van Dongen s’EX pose en tant qu’ARTISTE – p. 2) Et voici l’explication de cette dernière expression donnée par son auteure: «J’avais écrit en 2007 «C’est un fauve en ville !» par le seul fait que Van Dongen croquait les bourgeoises de la ville en rouge vermillon, tel un fauve qui se délecte de chair fraîche ; d’où cette expression qui m’était venue pour démontrer son adoration pour les femmes pulpeuses, simple raccourci et jeu de mots qui me semblait approprié avec le titre du post.» Le Musée aura repris ce même jeu de mots.

Car l’exposition de Montréal permet de découvrir de nombreuses toiles appartenant à cette catégorie, mais aussi quelques paysages fantomatiques de Paris, le tout dans les couleurs de la palette flamboyante de l’artiste, l’orange, le rouge et le vert, «unique chez Van Dongen car il décompose les harmonies de la peau rosées pour y découvrir des acidités vertes, des rouges, des jaunes, des lilas, des bleus […] pour faire ressortir la lumière dite électrique aux éclats aigus. Ces juxtaposés chromatiques permettent de faire ressortir les nuances des couleurs complémentaires». (id., p.1)

Contrastes colorés

Van Dongen se différencie du fauvisme strict, qui emploie des couleurs pures, car il utilise aussi des couleurs rompues (mélangées avec leur complémentaire): des violets, des roses et ses célères verts. Les contrastes colorés fusent sous sa palette exubérante: jaune sur fond vert, rouge sur fond noir, bleu sur fond rouge. Il s’en distingue aussi comme portraitiste de talent et l’exposition illustre merveilleusement cet aspect de son œuvre.

«J’aime ce qui brille, disait-il, les pierres précieuses qui étincellent, les étoffes qui chatoient, les belles femmes qui inspirent le désir charnel… et la peinture me donne la possession plus compète de tout cela, car ce que je peins est souvent la réalisation obsédante d’un rêve ou d’une hantise… » A partir de 1919 et jusqu’en 1928, ce sera le peintre des portraits. «Le secret de mon succès? Peindre les femmes plus minces et leurs bijoux plus gros.»

Par la suite, replié sur lui-même, il ne peint plus que pour lui des bouquets et des paysages. Sa compromission avec les nazis pendant la guerre met un terme à sa carrière artistique. Il décède à Monaco en 1968, à 91 ans.

Expérience culturelle

On ne saurait décrire ici tous les aspects de l’œuvre de Van Dongen. Il faut saisir cette occasion unique de le rencontrer, dans cette exposition qui suit le fil de sa carrière, en réunissant des pièces provenant de musés étrangers (Paris, Monaco). Et, certainement, on en rapportera le catalogue, un livre relié de 354 p., qui présente un grand nombre d’œuvres, de dessins, de photographies, de notes, une véritable encyclopédie Van Dongen, avec des pages introductrices dans les couleurs contrastées du peintre.

Et si l’on ne peut se rendre à Montréal, se procurer cet ouvrage magistral permettra de connaître et d’apprécier l’artiste, en feuilletant et refeuilletant ces pages aux couleurs éclatantes. Mettre Van Dongen à côté de Vlaminck, et l’on voit à la fois ce qui les rapproche et ce qui les différencie: le jeu des couleurs, les larges aplats, le dessin, le tachisme, les céramiques, les paysages et les portraits. Une riche expérience culturelle à faire en comparant ces deux «catalogues».

«La peinture est le mensonge le plus beau. La peinture est un vice, je ne peux pas faire autre chose.»
– Kees Van Dongen

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