Maudits médias

Les presses de L'Express à Toronto.


9 novembre 2018 à 9h00

Il ne se passe plus une journée sans qu’on entende un politicien, un blogueur ou un de nos amis râler contre «les médias».

Trump les traite d’«ennemis du peuple», mais il est loin d’être le seul, encore moins le premier. L’Arabie Saoudite et d’autres régimes despotiques tuent des journalistes. Sous plusieurs latitudes, ça reste un métier dangereux.

Pas monolithique

Mais dans nos démocraties, trop de gens semblent croire que la multitude de journaux, magazines, radios, télévision, sites, blogues à laquelle nous avons accès, constitue un bloc diffusant toujours les mêmes mensonges ou les mêmes insignifiances pour maintenir la populace dans l’ignorance des «vrais» enjeux.

Ces critiques – et d’autres, toutes aussi injustes, contre «les politiciens» ou «les patrons» ou «les artistes» ou d’autres groupes qui sont tout sauf monolithiques – fusent de tous les horizons politiques et visent des médias et des journalistes de toutes persuasions. Ces enragés ne peuvent donc pas tous avoir raison en même temps.

Non seulement «les médias» ne forment pas un bloc, mais ils sont au contraire de plus en plus éparpillés, diversifiés, inégaux.

Droite et gauche

Parfois les accusations émanent de médias qui semblent oublier qu’ils sont eux aussi des médias, se disant seuls à donner l’heure juste et fourrant tous les autres dans le même sac: «le parti des médias» comme les appelle Rebel Media.

Les partis politiques conservateurs ont tendance à estimer que «les médias» sont plus sévères à leur égard que pour les partis libéraux. Ce n’est pas toujours faux, mais ce n’est pas en fuyant ou blâmant les médias qu’ils aident leur cause. (Encore là: quels médias? Les chroniqueurs conservateurs ne sont pas si rares.)

Cette hostilité est loin d’être l’apanage de la «droite populiste»: la «gauche progressiste» – les Canadaland, Ricochet ou Press Progress – tombe souvent dans le même panneau.

Par exemple en demandant, à l’instar du NPD, l’annulation du récent débat Munk sur le populisme parce que l’un des deux invités était Steve Bannon, ex-stratège de Trump et ex-éditeur de Breitbart. Comme si se cacher la tête dans le sable comme l’autruche allait le faire disparaître.

On a accusé cet institut de l’Université de Toronto, ainsi que Facebook et le Globe and Mail, de fournir une tribune au racisme et à la haine. Cette hyperbole, déjà très émoussée, n’a pas survécu au débat Frum-Bannon, qui s’est avéré instructif quant aux tenants du populisme, mais peu concluant quant à ses aboutissants.

Faits alternatifs

En réalité, aucun média, petit ou grand, n’a le monopole de la vérité ou de l’erreur. Tous font des bons coups ou se trompent de temps en temps, certains plus souvent que d’autres. La majorité des gens le savent, même Trump qui a ses médias favoris.

Je ne dénigre absolument pas les nouveaux médias «non traditionnels», de gauche ou de droite, ni les blogueurs amateurs ou professionnels, marginaux, radicaux ou inclassables. Ils apportent souvent des éclairages insoupçonnés, des perspectives originales, des «faits alternatifs» bons à savoir ou simplement divertissants.

Mais ils ne peuvent pas constituer nos seules sources d’information. Peu d’entre eux entretiennent d’ailleurs cette ambition.

L’avenir, ici, serait plutôt aux agrégateurs de contenus – les Google News, Apple News, Flipboard et autres intelligences artificielles – qui permettent souvent à leurs abonnés de sélectionner leurs intérêts et d’être leur propre rédacteur en chef.

Rappelons qu’on trouve toujours aussi sur nos ordis une fonction «signets» («bookmarks») pouvant nous aider à constituer une liste utile de sites à consulter périodiquement.

Information partielle ou partiale

La nature du métier fait que même les grands médias généralistes rapportent rarement toute l’information: souvent juste celle de l’heure ou du jour. Les citoyens doivent continuer de suivre l’actualité le lendemain et le surlendemain… ce qu’un grand nombre de gens, malheureusement, ont toujours trouvé fastidieux.

Quand nos médias favoris répercutent des faussetés ou des informations trop partielles ou partiales, c’est moins souvent par malice que par prudence (dire le contraire des autres étant suspect) ou par paresse (pour ne pas avoir à chercher plus loin) .

Plusieurs journalistes portent des oeillères ou ne se rendent pas compte que l’organisation à laquelle ils appartiennent a des angles morts. Ça se corrige avec le temps. C’est moins pardonnable quand on le leur fait remarquer et qu’ils continuent de le nier… Heureusement, les lecteurs ou auditeurs insatisfaits ont accès à d’autres sources.

Rassurant ou percutant

Au micro du «diffuseur public» (le terme que Radio-Canada préfère à radio ou télévision «d’État»), on a tendance à valoriser l’expansion des pouvoirs publics, puisqu’on en fait partie. Mais au Toronto Star et au Devoir privés aussi: apparemment, c’est ce que souhaitent leurs lecteurs, donc aussi leurs actionnaires.

Au Globe and Mail et la La Presse, on cherche à ratisser le plus large possible, alors que les journaux de Postmedia (National Post, Toronto Sun) et ceux de Québecor (Le Journal de Montréal et sa nouvelle radio web QUB) sont plus engagés et plus stimulants… comme la radio en général comparée à la télé: la vue serait plus sensible que l’ouïe.

Et nous avons bien sûr accès aux médias américains, britanniques, français, etc., encore plus nombreux et variés, pour le meilleur et pour le pire.

Sans oublier le livre, en papier ou numérique, qui est aussi un «média» d’information ou de divertissement, un des plus anciens et durables. Même le cinéma (le documentaire) et YouTube sont autant des médiums que des médias.

Utilité sociale

En plus d’une presse spécialisée pour tous les goûts – mieux adaptée à l’ère numérique et aux algorithmes qui créent des communautés de gens qui pensent pareil – les médias généralistes continuent de diffuser une grande quantité d’information vérifiée et utile.

Mais pour combien de temps encore? Car si leur modèle de journalisme reste idéal, leur modèle d’affaires, lui, semble dépassé. À Montréal, c’est ce qu’a admis la famille Desmarais, qui a abandonné La Presse pour lui permettre de survivre en tant que «fiducie d’utilité sociale» à but non lucratif.

L’hebdo franco-manitobain La Liberté, qui n’était déjà pas vraiment «privé», vient d’adopter un modèle semblable.

Les moteurs de recherche (Google) et les réseaux sociaux (Facebook, Twitter) ne sont pas des créateurs de nouvelles et d’analyses, ils ne font que les répercuter. On l’apprécie: c’est un progrès pour la diffusion des connaissances et la démocratie.

Marché à rééquilibrer

Mais leurs profits dépassent (de loin) ceux des créateurs de contenus, les journalistes, comme les profits des diffuseurs de musique, de films et d’art dépassent ceux des artistes. Ça devient malsain.

À moins que les gens acceptent de se priver d’information et d’art (impossible!), le marché va finir par retrouver un meilleur équilibre. Je ne suis pas partisan de solutions coercitives ni de l’expansion de la sphère publique dans l’information et la culture.

Les petites annonces, jadis la première source de revenus des grands journaux, ont migré vers le web: on ne reviendra pas en arrière. En mode rattrapage, de plus en plus de médias créent leurs propres sites d’annonces et leurs boutiques en ligne.

D’autres, souvent des titres prestigieux pour lesquels on a inventé le terme cruel de «legacy media» (pourquoi pas «vintage» ou «ancien régime» rendu là?), sont les fleurons d’empires aux multiples activités, certaines très profitables, permettant les «virages numériques» et autres restructurations à long terme.

Les jeunes ne lisent plus de papier et ne regardent plus la télé traditionnelle: on ne reviendra pas là-dessus non plus. L’avenir est à la convergence (numérique) de l’écrit et de l’audiovisuel: les différences porteront davantage sur le contenu et la mission que sur la forme et la technologie.

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