Le journal idéal : à but non lucratif ?

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Dans La Presse+ du 9 mai: l'annonce du transfert prochain de propriété, de Power Corporation à une entité à but non lucratif.
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«Si CBC/Radio-Canada n’existait pas aujourd’hui, faudrait-il l’inventer?» On se demandait ça parfois dans le temps de Stephen Harper, comme on suggère périodiquement de privatiser la LCBO ou de fusionner les conseils scolaires laïcs et catholiques.

J’avais écrit en 2005 (année marquée par un conflit de travail qui avait perturbé la programmation de CBC/Radio-Canada) que ces débats étaient parfaitement justifiés et légitimes en démocratie: «Pourquoi l’État provincial s’occupe-t-il directement de la vente de l’alcool et non de celle des livres ou des vêtements?» Juste parce «c’est comme ça»? Ou, pour paraphraser Rona, parce qu’«on l’a»? Ou parce que «si ce n’est pas brisé, n’y touchez pas»?

Et d’ajouter: «Personne ne songe à créer un journal étatique bilingue pour complémenter les grands quotidiens, les magazines et la presse locale. Si la radio et la télévision canadiennes s’étaient développées autour de CTV et TVA, et un peu plus tard autour de plusieurs autres entreprises privées, comme aux États-Unis, souhaiterait-on aujourd’hui créer un radio-télédiffuseur étatique? Réponse: non.»

De la fiction à la réalité

J’étais loin d’imaginer qu’en 2018, une grande rédaction privée comme celle de La Presse, à Montréal, allait passer au secteur public en devenant une «fiducie d’utilité sociale» à but non lucratif, dans le but de bénéficier de subventions gouvernementales et de dons institutionnels et privés.

Pas un «journal étatique», mais plus vraiment un média indépendant privé au sens classique de la liberté de presse.

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Selon ses dirigeants, à commencer par la famille Desmarais de Power Corporation, propriétaire depuis 1967, «le plus grand quotidien français d’Amérique», qui est passé complètement du papier à la tablette l’an dernier, serait incapable de vivre uniquement de la vente de publicités, malgré ses 260 000 consultations quotidiennes et le fait que, selon de savants calculs, il rejoindrait chaque mois plus de 60% de la population adulte francophone au Québec.

De ses propres ailes?

Power va continuer de s’acquitter de ses obligations envers les retraités de La Presse et va donner un cadeau de départ de 50 millions $ à la nouvelle entité, dont il aura choisi les premiers dirigeants. Mais après, elle «volera de ses propres ailes», ont dit, apparemment sans aucune ironie, le président Pierre-Elliott Levasseur et l’éditeur Guy Crevier.

La nouvelle a eu l’effet d’une bombe la semaine dernière, et soulève encore de nombreuses questions, tant dans l’industrie que sur la scène politique.

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L’édition quotidienne de La Presse+ pour tablette est actualisée dans le courant de la nuit.

Les autres médias encore «privés» réclament eux aussi une aide gouvernementale – même les plus sceptiques de l’interventionnisme étatique comme la chaîne Postmedia – face aux géants numériques Google et Facebook qui accaparent maintenant 80% des revenus publicitaires. La télévision traditionnelle est d’ailleurs menacée elle aussi.

Les dirigeants de La Presse ont indiqué – encore là avec une franchise désarmante — que le modèle qu’ils ont choisi correspond exactement à celui qu’évoque le gouvernement fédéral dans son dernier budget, et qu’ils en discutent depuis un an avec l’équipe du premier ministre Justin Trudeau.

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Bons et mauvais modèles

Au cours de cette dernière année, la ministre du Patrimoine canadien, Mélanie Joly, a mentionné à quelques reprises – parfois en tentant de justifier son infatuation pour les grands acteurs du Web qu’elle est si réticente à taxer – que de l’aide serait offerte aux journaux qui explorent «de nouveaux modèles d’affaires». On croyait jusqu’à maintenant qu’elle faisait allusion à l’inévitable transition du papier vers le numérique. Mais peut-être faisait-elle aussi écho aux discussions avec La Presse.

L’organe de presse à but non lucratif semble être son modèle idéal (mais il paraît qu’un organisme-parapluie comme l’Association de la presse francophone, dont L’Express est membre, ferait aussi l’affaire).

La ministre a mal accueilli, l’automne dernier, l’échange de journaux entre TorStar et Postmedia, qui a affecté 41 marchés dans lesquels 36 journaux employant 300 personnes ont été fermés, pour laisser toute la place à un seul titre dans chaque marché. Le Bureau de la concurrence a ouvert une enquête sur cette indéniable «collusion» entre les deux empires canadiens-anglais. Mais les temps sont durs: sans cette entente, deux fois plus de journaux auraient périclité.

Pendant ce temps, le Globe and Mail a opté pour un nouveau format plus mince. Des changements avaient aussi été apportés au site web quelques mois plus tôt.

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Par et pour les Libéraux

Parlant de «collusion», les patrons de La Presse ont toujours été très proches des Libéraux (fédéraux et provinciaux) et ont toujours défendu la cause fédéraliste au Québec. Ces relations historiques ont certainement facilité les négociations, d’autant plus que le mouvement souverainiste est dans les cordes, même s’il a encore des champions dans les médias de Québecor et au Devoir.

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Coïncidence peut-être pertinente ici: le nouveau proprio de l’excellent magazine L’Actualité et du journal culturel montréalais Voir, Alexandre Taillefer, vient d’accepter de présider la campagne des Libéraux du premier ministre Philippe Couillard en vue des élections québécoises du 1er octobre prochain.

Les gouvernements provinciaux se disent tout aussi intéressés qu’Ottawa à la survie de médias d’information dynamiques, et surveillent ces développements. Québec a accordé récemment un prêt sans intérêts de 10 millions $ au groupe Capitales Médias de l’ex-ministre libéral Martin Cauchon (Le Soleil de Québec, Le Droit d’Ottawa-Gatineau et quatre autres quotidiens régionaux cédés par Power en mars 2015), et un autre prêt de plus de 500 000 $ au Devoir.

Un autre Radio-Canada?

Élus en octobre 2015, les Libéraux de Justin Trudeau ont également augmenté de 675 millions $ sur 5 ans les fonds publics alloués à CBC/Radio-Canada, que les Conservateurs de Stephen Harper s’obstinaient à plafonner à 1 milliard $ par année. (Le diffuseur public génère aussi annuellement plus de 500 millions $ de revenus publicitaires et commerciaux.)

La Presse devient-elle un autre Radio-Canada? Pas directement une «société d’État» traditionnelle, bien sûr, et de portée plus locale, mais certainement un média pour qui la politique représentera bientôt un intérêt financier existentiel.

Au fait, puisque nos dirigeants politiques ne sont pas censés intervenir dans son contenu (ce n’est tout de même pas la Pravda), ne serait-il pas plus approprié et moderne que CBC/Radio-Canada devienne également une organisation «d’utilité sociale» à but non lucratif?

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La transformation de La Presse n’a pas fini de faire des vagues.

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