L’Ontario au cœur d’une tradition française en Amérique

Jean-Pierre Pichette, La danse de l’aîné célibataire ou la résistance des marges, essai, Québec, Presses de l’Université Laval, coll. Les Archives de folklore, 2019, 278 pages, 25 $.
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Selon une tradition très connue en Ontario français, l’aîné de la famille doit se marier d’abord et les cadets par la suite. Si cette règle n’est pas respectée, l’aîné doit danser aux noces de son frère ou de sa sœur, seul et sans souliers, sur ses bas ou chaussons.

L’ethnologue Jean-Pierre Pichette documente cette pratique dans un ouvrage intitulé La danse de l’aîné célibataire ou la résistance des marges.

Ce rituel canadien-français du mariage est plus connu en Ontario qu’au Québec. C’est aussi une coutume, à un moindre degré, en Acadie, dans l’Ouest canadien et aux États-Unis (Maine, Michigan, Louisiane).

La danse sur les bas est une sorte d’amende que la famille ou le village impose à l’aîné pris en faute. Il y a exception à la règle si l’aîné étudie pour devenir prêtre.

Rigodon

Jean-Pierre Pichette note que cette tradition est attestée à Montréal dès 1826, mais elle semble s’être peu répandue dans la province.

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Très populaire dans le Nord ontarien, présent aussi dans l’Est et le Sud-Ouest de la province, ce rituel est exécuté «sur un air bien rythmé, de préférence un rigodon». Son nom a quelques variantes comme «danser sur ses bas, danser sur les chaussons, danser le vieux garçon».

Entre 1920 et 1950, les bas sont ordinaires, souvent des bas de laines de couleur grise. Après 1960, les bas de couleur (rouge, bleu, jaune, orange fluo) sont à la mode; ils sont tricottés avec des restants de laine avec motifs rayés, bariolés ou en zigzag.

Parfois ils s’agencent avec la couleur des robes des filles d’honneur (mauve, crème, sarcelle). Il n’est pas rare qu’une ornementation se greffe à ces bas simples ou multicolores: grelots, clochettes, pompons, guirlandes, boucles, plumes et même condoms.

On lance de l’argent

«Dans les années 1990, un nouvel élément s’est ajouté au rituel. On lance désormais de l’argent au danseur. Ce furent d’abord des sous noirs […] en guise de raillerie…» Puis on lance des pièces de 5, 10 et 25 sous, ensuite des billets de 1, 2, 5 10 ou 20 dollars. Des témoins ont déjà vu un 50 ou un 100 $. Ils parlent d’une somme totale de 250 $ à Sturgeon Falls, Val-Gagné ou Iroquois Falls, 300 $ à Noëlville, 500 $ à Sudbury et à Tecumseh. L’argent est remis aux nouveaux mariés.

La danse sur les bas a connu quelques variantes dans certains villages franco-ontariens. Naguère, l’aîné devait accomplir ce rituel dans une auge à cochon ou dans une cuve servant au lavage.

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À Pointe-aux-Roches, dans le sud-ouest ontarien, «la danse dans l’auge est pratique et elle serait même la seule forme connue de ce rituel».

À Sudbury, à la fin des années 1980, la danse s’est effectuée «dans une cuve ronde remplie de glace». En 1995, lors d’un mariage franco-italien, l’aîné franco-ontarien dansa sur ses bas et l’aîné italien s’exécuta nu-pieds dans une cuve à vin remplie de raisins.

Dix caractéristiques

Jean-Pierre Pichette a mené des centaines d’entrevues sur le terrain, ce qui lui a permis de dresser dix caractéristiques de la danse de l’aîné célibataire:

1) prestation obligatoire (sauf pour un séminariste),

2) acte théâtral,

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3) danse sans partenaire,

4) activité dérisoire ou bouffon,

5) geste public et exemplaire,

6) rituel sympathique et divertissant,

7) activité rentable dans certains cas,

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8) événement mémorable (photographié ou filmé),

9) danse vivante et récréative,

10) rituel identitaire. Cette dixième caractéristique met en évidence qu’une telle danse se pratique largement dans la communauté francophone de l’Ontario.

Surtout en Ontario

Tel que mentionné plus tôt, le Québec a été témoin de ce rituel en 1826, à Montréal. Mais il s’est surtout popularisé dans les régions limitrophes à l’Ontario, soit l’Outaouais et l’Abitibi-Témiscamingue.

En Acadie, ce fut une tradition assez ancienne puisque Antonine Maillet en parle dans Pélagie-la-Charrette.

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Aux États-Unis, on retrouve la danse dans l’auge à Madawaska, au Maine, ainsi que la danse dans une «baille à laver» ou avec un balai en Louisiane.

C’est en Ontario que le rituel s’est amplifié et «a fortement contribué à enrichir et à régénérer une pratique qui nous paraît avoir été beaucoup plus sobre autrefois».

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