Littératures en contexte minoritaire: un secteur fragile face aux défis de la relève

Le regard de Lucie Hotte

littératures, CRCCF
Lucie Hotte, directrice du CRCCF, dévoilant le nouveau logo en 2022. Photo: CRCCF
Partagez
Tweetez
Envoyez

Publié 22/04/2026 par Camille Langlade

À quelques jours d’un colloque en son honneur à Ottawa, la professeure émérite Lucie Hotte revient sur ses travaux pour mettre les littératures franco-canadiennes minoritaires sur la carte, au Canada et à l’étranger. Tout en soulignant les défis persistants d’un secteur fragile et en manque de relève.

Le Centre de recherche sur les francophonies canadiennes (CRCCF) rend hommage à Lucie Hotte, professeure émérite au Département de français de l’Université d’Ottawa, en consacrant un colloque à ses travaux, du 23 au 25 avril, à Ottawa.

Figure incontournable des études sur les littératures franco-canadiennes, elle a contribué pendant plus de 25 ans à structurer et faire rayonner ce champ de recherche.

Prix de reconnaissance de l'AFO 2023
Lucie Hotte. Photo: Mélanie Provencher

Pourquoi, à vos débuts, vous êtes-vous tournée vers la littérature francophone du Canada et les littératures minoritaires?

Lucie Hotte : C’est un peu par hasard.

Lorsque j’étais au doctorat en lettres françaises, je travaillais sur la littérature québécoise, principalement en théorie littéraire. J’ai organisé des colloques étudiants et à l’un d’entre eux, il y avait François Ouellet, qui est maintenant un ami et qui était très impliqué dans la revue Nuit Blanche à Québec.

Publicité

Il voulait faire un numéro sur la littérature franco-ontarienne. Ce n’était pas mon domaine de recherche, mais je connaissais les auteurs. J’ai collaboré avec lui pour ce numéro.

On a aussi décidé ensemble d’organiser un colloque sur cette littérature. À l’époque, ce n’était pas évident de trouver des gens. On a fait appel à nos amis parce qu’on avait reçu très peu de propositions de communication. Mais ça a comme créé un effet d’entraînement. Les gens ont vu ça, ils ont commencé à s’y intéresser davantage.

Quelques années plus tard, j’ai participé à des colloques dans les Maritimes et là, j’ai vu qu’il y avait beaucoup de liens avec ce qu’on faisait en Ontario. Je me suis dit que ce serait intéressant qu’on développe plus de liens avec eux.

J’ai commencé à m’intéresser à ce qui se faisait dans l’Ouest aussi et aux conditions d’existence de ces corpus littéraires, à lire les livres dans une perspective esthétique plus qu’historique.

Quels moments ou travaux vous ont marqué dans votre carrière?

C’est difficile à dire parce que c’est vraiment une évolution. Je m’intéressais à la théorie littéraire, à la réception des œuvres et puis ça a évolué un peu de façon organique.

Publicité

Il y a eu ce moment-là où j’ai ouvert mon champ de recherche à toute la francophonie canadienne en contexte minoritaire. Et puis, le deuxième tournant, c’est quand j’ai commencé à m’intéresser davantage à des questions de sociologie de la littérature.

Dans le milieu littéraire comme tel, ce que j’ai noté, par contre, c’est qu’après l’effervescence des années 1970, 1980, 1990, il y a eu au début des années 2000 un certain essoufflement, notamment en ce qui concerne la relève du roman franco-ontarien. J’ai trouvé ça parfois inquiétant.

Il y a aussi, en Ontario français, un nombre moins grand de maisons d’édition. On avait six grandes maisons d’édition, il n’en reste que trois.

Quand j’ai fait les statistiques sur la production de ces maisons d’édition-là – combien d’ouvrages franco-ontariens ils publient chaque année –, le pourcentage était en chute libre.

Il y avait une augmentation d’œuvres en traduction, par exemple, ce qu’on ne publiait à peu près jamais avant. Pour moi, ça soulève des questions.

Publicité

L’Ontario est la province où il y a le plus grand nombre de personnes parlant français, mais on est très minoritaire, plus minoritaire qu’en Acadie par exemple, et peut-être plus dispersée sur un grand territoire. Tandis qu’au Manitoba, par exemple, les gens sont plus concentrés autour de Saint-Boniface et Winnipeg.

Que disent ces littératures sur la francophonie canadienne et des communautés en situation minoritaire?

Vous posez la question contre laquelle je me suis opposé toute ma carrière. Les littératures ne sont pas là pour faire la promotion des communautés.

Je pense que les littératures reflètent toujours une réalité, parce qu’elles parlent des gens, elles parlent du monde. Comme toutes les littératures, ça porte sur tous les sujets propres à la vie humaine: la vie, la mort, l’amour, tous les grands thèmes sont là.

Mais c’est vraiment un cliché de penser que ce sont des littératures qui ne parlent que de la condition minoritaire. C’est vraiment contraindre les écrivains à écrire sur des choses qui ne les intéressent peut-être même pas.

Il y a très peu d’œuvres qui parlent de ça. Il y en a de moins en moins. Il n’y en a jamais eu beaucoup, contrairement à ce qu’on croit. Beaucoup d’œuvres qu’on a identifiées à ce courant-là ne parlaient pas vraiment de ça.

Publicité

La poésie de Robert Dickson est une poésie sur la paix, la guerre, les relations humaines, la tolérance, beaucoup plus que sur la question franco-ontarienne. Parce que les œuvres étaient situées en Ontario, parce qu’elles parlaient parfois d’une certaine réalité franco-ontarienne et dans une langue plus vernaculaire, le public, la critique, ont associé ça à des thématiques que j’appelle identitaires, particularistes.

Mais le courant particulariste est très, très, très minoritaire dans la production littéraire franco-ontarienne, dans la littérature acadienne aussi, et encore plus dans l’Ouest canadien.

Ce n’est pas le rôle des écrivains de sauver une communauté.

C’est la même chose pour les écrivains issus de l’immigration : ils ne font pas juste parler d’immigration. On ne peut pas contraindre l’imaginaire d’un écrivain ou la réduire à des préoccupations purement sociologiques.

Quelle est la place de la littérature francophone dans le monde universitaire aujourd’hui? Celle-ci a-t-elle changé?

Le lien avec les universités s’est beaucoup effrité. À Winnipeg comme à Moncton, il y a un lien très proche entre les maisons d’édition et le milieu universitaire. L’Université de Moncton et l’Université de Saint-Boniface sont des universités francophones qui enseignent la littérature locale.

Publicité

En Ontario, les universités francophones n’ont pas de programme de littérature, contrairement à l’Université d’Ottawa et au College London. Mais il n’y a plus personne dans les postes désignés en littérature franco-ontarienne. Quand j’ai pris ma retraite, je n’ai pas été remplacée.

Une des questions que je me pose dans mes travaux actuels, c’est quel est l’impact de ce changement dans les universités sur la vitalité des littératures franco-canadiennes?

Quels sont les champs d’études à surveiller dans votre domaine ces prochaines années dans le monde universitaire et pour les prochaines générations de chercheurs et de chercheuses?

Il faudrait d’abord qu’on embauche des chercheurs et des chercheuses dans les universités parce que présentement ce n’est pas le cas.

Sans poste, les chercheurs travaillent à leur propre compte. Ils font ça le soir et les fins de semaine tout en ayant un emploi pour gagner leur vie. Ce n’est pas évident.

Il y aurait du travail à faire sur la nouvelle génération de poète, les nouveaux écrivains. Il y a beaucoup à faire aussi sur le développement récent dans le milieu du théâtre. Il y a beaucoup de nouvelles compagnies de théâtre qui sont nées.

Publicité

Évidemment, il y a beaucoup à faire du côté de l’accompagnement des jeunes écrivains, des jeunes écrivaines, du mentorat, de l’enseignement de la création littéraire.

Il y a aussi beaucoup à faire du côté de la conscientisation de la population, mais aussi de la sphère politique sur les enjeux qui sont liés aux littératures en contexte minoritaire; pour leur enseignement dans les écoles, leur présence dans les bibliothèques publiques, et pour appuyer les éditeurs à travers des programmes de financement, notamment peut-être avec une politique du livre en Ontario.

Le Québec, le Nouveau-Brunswick, ont des politiques du livre. C’est un projet qui m’avait beaucoup tenu à cœur, mais qu’on n’a jamais réussi à faire aboutir.

On le voit, les librairies ferment partout en Ontario, à part Ottawa. Les librairies ont beaucoup de difficultés à survivre. Avec une politique du livre, ça permettrait à ces librairies d’avoir un revenu garanti à travers la vente dans les écoles et les bibliothèques municipales.

Êtes-vous inquiète pour la relève d’auteurs et d’autrices?

En Ontario, on a des jeunes poètes et poétesses très talentueux, des gens comme Véronique Sylvain, par exemple.

Publicité

Il y a beaucoup de relève aussi du côté du théâtre. Et il y a des jeunes femmes comme Lisa L’Heureux, Sarah Migneron, etc.

C’est le roman qui me semble plus fragile. Or, les gens lisent davantage des romans que de la poésie et du théâtre. Donc, ce sont des gens qui s’adressent plus aux gens du milieu théâtral ou aux littéraires. Peut-être qu’on se détache un peu du public lecteur.

Auteurs

Partagez
Tweetez
Envoyez
Publicité

Pour la meilleur expérience sur ce site, veuillez activer Javascript dans votre navigateur