Le temps du pelletage

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L’hiver au Canada, c’est évidemment la saison du ski, de la motoneige, du froid, du hockey. Mais c’est aussi la saison du pelletage, une activité presque élevée au rang de sport national.

Il y a longtemps que je voulais faire une chronique sur le pelletage. Ou plus exactement sur le verbe «pelleter» et sur sa conjugaison hors de l’ordinaire. La particularité de ce verbe, c’est qu’il y a une différence majeure entre sa conjugaison à l’oral et celle à l’écrit.

Spontanément, la plupart des francophones d’Amérique diront: «Il est tombé vingt centimètres de neige. Si je veux sortir la voiture de la cour, il va falloir que je pelte.»

En conjuguant le verbe à l’oral, à la première, la deuxième et la troisième personnes du singulier ainsi qu’à la troisième personne du pluriel, on entendra: «je pelte, tu peltes, il pelte, ils peltent».

Mais à l’écrit, c’est une toute autre histoire. Les dictionnaires et les ouvrages consacrés à la conjugaison nous apprennent que le verbe «pelleter» se conjugue sur le modèle de «jeter». À l’écrit, cela fait: «je pellette, tu pellettes, il pellette et ils pellettent».

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(Ouvrons tout de suite une parenthèse sur les rectifications orthographiques. Parce qu’on a voulu uniformiser la conjugaison des verbes en «-eler» et en «-eter», il est possible de le conjuguer ainsi: «je pellète, tu pellètes, il pellète», sur le modèle de «acheter», par exemple. Refermons la parenthèse parce que cela ne règle en rien notre problème de prononciation.)

Le fait de prononcer «pelte» viendrait, selon plusieurs sources, de la tendance observée dans le language populaire qui consiste à uniformiser la conjugaison des verbes qui ont un radical qui change. En quelque sorte, on conjugue comme on prononce l’infinitif: «pelter», donc, devient «je pelte».

Dans sa Banque de dépannage linguistique, l’Office québécois de la langue française observe que le futur et le conditionnel présentent la même difficulté que l’indicatif présent: je pelletterai ou pellèterai; nous pelletterions ou pellèterions, etc.

Le problème vient du fait que dans l’usage, on n’entend jamais – du moins chez les francophones du Canada – la prononciation exacte associée à la conjugaison. Qui d’entre nous dit: je pel-lett? Personne, évidemment.

Le verbe «pelleter» n’est pas le seul à subir ainsi cette troncation à l’oral. C’est aussi le cas pour «paqueter» ou «empaqueter». On dira beaucoup plus spontanément «Je déménage dans deux semaines alors il faut que je pacte mes affaires» plutôt que «je paquette mes affaires».

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L’OQLF mentionne aussi qu’on a parfois observé cette tendance pour d’autres verbes comme «épousseter», «déchiqueter», «décolleter», «becqueter» ou «décacheter». Mais de façon générale, on respecte la prononciation correcte de ces verbes, même conjugués.

Ce qu’il y a de fascinant, dans la prononciation de «pelleter» conjugué au je, au tu, au il ou au ils (pelt), c’est que l’usage à l’oral l’a emporté sur la prononciation réputée correcte à l’écrit. Cela n’a toutefois pas eu d’incidence sur la graphie du verbe conjugué, ce qui résulte en l’étonnante différence qu’on observe.

«Les dictionnaires québécois lui ont accordé l’impunité. Probablement parce que l’usage l’avait fait sienne à un point de non-retour. Quelques rares ouvrages de France ont fait de même, mais il faut dire que le verbe pelleter y est beaucoup moins fréquent qu’au Québec. Optons donc pour l’efficacité et l’usage et convenons qu’en résumé, s’il est préférable de conserver la graphie avec le radical long (je pellette, tu pellettes, ou je pellète, tu pellètes, etc.), l’usage québécois, même dans son registre soigné, accepte la prononciation avec le radical court (pelt-)», peut-on lire dans une capsule de l’OQLF consacré au mystérieux verbe «pelleter».

Il y a peut-être un autre facteur qui a influencé cette prononciation. Le Robert historique de la langue française nous apprend que le verbe «pelleter» a été attesté dans le Supplément de l’Encyclopédie en 1776 sous la forme «peltrer». Le verbe signifiait alors «travailler à la pelle». Au fil des ans, on a élargi le sens pour évoquer le fait de «prendre, remuer ou déplacer à la pelle».

Probablement que nos ancêtres disaient: «je peltre la neige» ou «il peltre la terre de son jardin». On a peut-être tout simplement laissé tomber le «r» de «peltrer», en quelque sorte.

Le mystère demeure, et c’est loin d’être le seul de la langue française…

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