Le Québec aussi a ses vampires

Au TIFF Bell Lightbox à partir du 13 octobre

vampire
Sarah Montpetit incarne Sasha, la jeune vampire humaniste en recherche de suicidaire consentant.
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Publié 10/10/2023 par Zefred

C’est au Festival international du Film de Toronto 2023, dans le cadre de nos visionnements de films en français, que nous avons vu et aimé Vampire humaniste cherche suicidaire consentant, le premier long-métrage de la jeune réalisatrice québécoise Ariane Louis-Seize.

Il est suffisamment rare de voir un film québécois de genre pour que notre intérêt cinématographique soit piqué.

Cette petite perle est une hilarante comédie noire de passage à l’âge adulte aux accents dramatiques. Le film nous a fait rire, ému, et comme beaucoup d’autres à l’avoir vu, nous donne bien envie de le recommander, et de le revoir pour en savourer les détails manqués lors du premier visionnement.

L’univers est riche, TRÈS riche, et laisse espérer que la jeune cinéaste a une grande carrière devant elle. Son film sort en salle à Toronto ce vendredi 13 octobre. Nous avons eu la chance de rencontrer la réalisatrice, ainsi que Félix-Antoine Bénard, une des deux stars du film.

vampire, Ariane Louis-Seize
La cinéaste Ariane Louis-Seize, réalisatrice de Vampire humaniste cherche suicidaire consentant.

Un film de vampire au Québec, ce n’est pas vraiment fréquent. Donc… pourquoi?

Ariane Louis-Seize :  J’ai toujours aimé les histoires de vampires, puis j’aime mélanger les genres, la comédie et le drame. J’avais envie de faire une comédie noire et un film de vampire. J’avais envie de m’amuser aussi.

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Mais particulièrement, un film de vampire, ça fait longtemps que j’avais envie d’en faire un, depuis mon premier court métrage qui s’appelait La peau sauvage. Ce n’est pas une histoire de vampires, mais j’en ai fait regarder plein à l’actrice principale, parce que je voulais la diriger comme une vampire dans ce court.

Donc dès mon premier film, j’ai fait une histoire de vampires sans en faire une, en fait. J’avais déjà ça derrière la tête. L’ombre du vampire était déjà présente en moi (rires).

Et puis, il y a quelque chose à propos du personnage de vampire aussi: ils sont mystérieux, attirants, mais aussi repoussants à la fois. J’aime beaucoup jouer dans cette zone de l’attraction/répulsion. Il y a quelque chose qui me fascine avec les vampires et qui est sous-jacent dans tous mes projets.

Alors j’ai décidé que mon premier long métrage serait une vraie histoire de vampires, mais traitée comme une comédie noire et une histoire de passage à l’âge adulte.

C’est un peu ça l’idée. Puis j’ai eu ce flash d’une vampire qui cherche des suicidaires.

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Je lui ai proposé l’idée à ma coscénariste, qui l’a adorée. On a eu beaucoup de plaisir à créer ensemble. On a le même sens de l’humour, le même amour pour les personnages, et pour attaquer des sujets dramatiques, mais sous l’angle de la comédie. C’est quelque chose qui nous intéresse depuis longtemps.

Ça n’a pas été trop difficile de faire financer ça, un film de genre?

Ariane Louis-Seize :  Non, pas du tout. Ça s’est financé au premier dépôt du dossier. Toutes les institutions nous ont donné le feu vert dès le début. Depuis le début du projet, depuis l’idée, tous ceux à qui j’en parlais avaient envie de voir le film.

Je pense qu’il y a une ouverture en ce moment dans le cinéma québécois, une ouverture au film de genre, comme une espèce de poussée. On en voit de plus en plus dans les festivals. Il y a une envie de financer quelque chose de différent.

Je crois que le côté lumineux de l’histoire a beaucoup aidé ici. C’est un film de vampires, mais ce n’est pas un film d’horreur non plus.

Au bout du compte, j’ai l’impression que les gens qui lisaient le scénario avait juste envie de voir le film.

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Au niveau du casting, avez-vous pris des gens que vous connaissiez ou auditionné des nouvelles têtes?

Ariane Louis-Seize : Pour les rôles plus secondaires de la famille de vampires, j’avais déjà des acteurs que j’aimais beaucoup et qui avaient cette manière de jouer, ce timing comique pince-sans-rire très précis… Puis qui ne poussaient pas la comédie dans le jeu, mais qui l’inséraient dans les petits détails.

Leur jeu reste super concis et dans les émotions. J’avais envie qu’ils jouent plus le tragique des scènes, et que ce qui soit drôle, ce soit plus les situations en tant que telles.

Je cherchais un ton particulier dans mes comédiens, et pour les rôles de Sacha et de Paul. J’ai fait des auditions.

J’avais déjà Sarah Montpetit, qui joue Sacha, dans ma mire, parce que je l’avais vue dans d’autres films. Elle dégage quelque chose de mystérieux, comme une vieille âme, qui fait que je pouvais croire qu’elle avait soixante-huit ans.

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En audition après, je me suis ouverte à d’autres possibilités. J’ai aussi rencontré d’autres actrices qui proposaient un autre type de personnage. Mais quand j’ai mis Sacha et Paul, Sarah et Félix-Antoine ensemble, là, c’était complètement clair que ce serait ces deux-là.

Je ne connaissais pas Félix-Antoine Bénard. Je l’ai découvert en audition quand il est arrivé avec une proposition personnelle, un rôle de composition assez travaillé, et j’ai été très impressionnée par ce qu’il apportait.

Souvent les acteurs plus jeunes qui se font proposer des rôles restent plus près des personnalités décrites dans le synopsis et scénario. Mais quelqu’un qui arrive avec une composition différente, assumée, et toute en finesse. J’ai beaucoup aimé.

Félix-Antoine Bénard, vampire
Le comédien Félix-Antoine Bénard.

Quand on t’a envoyé cette audition, qu’est-ce que tu avais comme guide?

Félix-Antoine Bénard : En fait, quand j’ai reçu le projet, j’avais le synopsis. Puis quand j’ai vu le titre, je me suis dit que c’était quelque chose en or.

C’est le genre de projet qu’on ne voit pas beaucoup au Québec. J’étais très content de découvrir cette histoire, puis après avoir rencontré le personnage, je me suis dit qu’il avait l’air d’être un peu sur le spectre de l’autisme.

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Ce n’est pas vraiment marqué. L’histoire n’en parle pas vraiment, mais ça me disait d’essayer d’aller dans cette direction.

J’ai pris ma chance et me suis positionné comme ça. Quand je suis arrivé à l’audition, Ariane m’a fait un résumé du film, et de sa vision du personnage… Et elle m’a dit la même chose, qu’elle le voyait un peu sur le spectre. Et là, je me suis dit «Bon, bah on va y aller alors!» (rires)

J’ai joué ma composition. Cela dit, Ariane n’était pas certaine au début. Elle m’a demandé de baisser un peu l’intensité du jeu sur le spectre. J’étais tellement engagé dans ce choix que je n’arrivais pas en diminuer l’intensité, ni émotionnellement, ni physiquement.

Du coup, j’ai continué sur ma voie et quand je suis sorti, je pensais avoir raté l’audition. Surprise! J’ai quand même eu un rappel pour une seconde audition, pour laquelle je me suis préparé à en faire moins… Et quand je suis arrivé au rappel, Ariane m’a dit «oublie ce que j’ai dit la première fois, fais exactement la même chose que ce que tu avais faite» (rires).

Ariane Louis-Seize :  Oui, parce que quand je t’ai vu la deuxième fois, et que tu avais baissé un peu l’intensité, je trouvais ça moins bien.

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La plupart des codes habituels de vampires sont là, mais il y a aussi des choix personnels. D’où viennent-ils?

Ariane Louis-Seize : Il y a un univers qui est commun à tous les vampires. Et après, on fait chacun un peu à sa sauce. On crée ses propres codes.

Il est vrai que dans les histoires de vampires, le folklore, tu arrêtes de vieillir à l’âge ou tu meurs, où tu te fais transformer. Mais on a fait le choix, à cause de notre concept, que les vampires devaient absolument vieillir.

On a donc décidé de leur faire prendre de l’âge très lentement. On a fait des calculs pour que ça paraisse logique que Sasha ait 8-9 ans dans les années 80, et pour qu’elle paraisse 15-16 ans de nos jours, mais ait en fait 68 ans.

Et ça nous permettait de jouer avec la comédie pour des répliques drôles en jouant sur le décalage avec les humains.

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Une famille québécoise de vampires.

Et Sasha est la fille du couple? Ces vampires peuvent donc avoir des enfants?

Ariane Louis-Seize : Au départ, j’avais des scènes qui expliquaient plus la situation où la famille trouve la petite Sasha et décide de l’adopter et de la transformer. C’était plus comme une famille recomposée, comme un clan.

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Je me disais que quand un vampire mord et transforme un humain, celui-ci devient sa responsabilité, et donc elle devenait comme leur fille. Mais finalement, ça ne fait plus partie du film. On a choisi de laisser cette partie-là dans le flou.

En ce qui concerne le vieillissement, on a décidé ça, parce que sinon, tout le concept de l’histoire s’effondrait (rire). Je l’avais déjà vu dans d’autres histoires de vampires, livres et films, même si ce n’est pas commun.

Dans le film, les personnages ne peuvent pas s’exposer au soleil, ne peuvent pas entrer chez quelqu’un sans y être invités, etc. Mais on s’est quand même données une certaine liberté. On voulait aussi vraiment que Sasha ait un traumatisme d’enfance, donc on s’est dit: «Bon, on oublie la règle. On les fait vieillir et voilà!»

Peut-être que des spécialistes et puristes des vampires ne seront pas d’accord avec ce choix, mais on a fait comme ça (rires).

Félix-Antoine Bénard : C’est ça, puis après, tu fais tes propres codes, Il y a plein de trucs qui changent dans le film. Ils ont une super force dans le film à certain moment, mais pas tout le temps. C’est surtout quand les dents sortent. Des fois, elle court normalement, des fois elle court super rapidement. Elle est fatiguée quand elle manque de sang, etc.

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Y a-t-il beaucoup d’effets spéciaux dans le film?

Ariane Louis-Seize : Non, pas vraiment, à part la chauve-souris, qui est à moitié créée par ordinateur et à moitié une marionnette. Sinon, c’était juste des effets visuels comme des effacements de câbles ou d’objets, des petites corrections.

À l’origine, il devait y avoir plus de scènes avec des effets numériques. Mais j’ai changé d’avis parce que je me souvenais toujours l’importance du propos de chaque scène, et me suis rendue compte que ces effets étaient en fait superflus.

J’ai préféré approcher les personnages de manière plus intimistes, avec Jim Jarmush en référence.

Comment avez-vous traité l’aspect maquillage du visage des vampires?

Ariane : On a fait beaucoup de tests de maquillage. Je reviens à la référence Only Lovers Left Alive de Jim Jarmush, dans lequel j’aimais beaucoup l’esthétique des vampires. Tu les vois dans la rue. Ils ont l’air étrange, mais c’est juste le bon niveau d’étrangeté pour qu’ils puissent se mélanger aux humains de façon naturelle.

J’ai essayé de retrouver cette idée là avec mes vampires. Je voulais vraiment qu’ils se démarquent un tout petit peu. Ils portent des vêtements des époques qu’ils ont traversées, un peu vieillots des fois.

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En termes de direction d’acteurs, de direction visuelle, quelles orientations avez-vous prises?

Ariane Louis-Seize : On a fait beaucoup de répétitions. C’est un univers de détails, autant dans le jeu que dans tous les départements techniques et artistiques, donc on avait besoin d’être très précis, surtout avec le temps assez court prévu pour le tournage.

J’étais très précise dans les pivots émotionnels et le ton que je voulais pour chaque scène. On les a beaucoup travaillées ensemble avec Sasha et Paul, ou Sarah et Félix-Antoine Bénard. C’est un processus créatif assez long et fastidieux, mais (à Félix-Antoine): je pense que vous aviez de la place pour vous exprimer?

Félix-Antoine Bénard : Oui, ce qui a défini le film, c’était la bonne limite entre comédie et drame, et donc, pour pouvoir trouver ça, il a fallu qu’on puisse être assez proche de chacun, et c’était le défi pour tous les acteurs, de vraiment essayer d’aller chercher cette limite.

Ariane Louis-Seize : Les autres personnages, les humains, comme les professeurs où les autres élèves, sont aussi en décalage avec Paul, qui est beaucoup plus renfermé. Ils sont un peu stéréotypés, et c’est presque pareil pour les vampires avec Sasha qui est vraiment dans sa bulle, et sa famille qui est très «vampirique grandiose».

Sasha et Paul ne s’accordent pas avec leurs univers et se rejoignent dans leurs énergies. Pour que tout cela fonctionne, et que tout le monde soit dans le même film, on a fait un gros gros travail en amont. Quand on est arrivés sur le plateau, il était très clair qu’on savait tous ce qu’on avait à faire.

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Ce qui était compliqué, c’est qu’on avait quarante-sept décors dans le film, et au moment du début du tournage on en avait juste une dizaine de confirmés.

Je suis quelqu’un de très préparée, ce qui me permet d’être plus libre sur le plateau ensuite. Le fait de ne pas pouvoir nous projeter dans les lieux nous déstabilisait souvent.

Sarah Montpetit, vampire
Sarah Montpetit dans Vampire humaniste cherche suicidaire consentant.

Quel est votre meilleur et votre pire souvenir de la production?

Félix-Antoine Bénard : Il n’y a pas vraiment de pire souvenir car au bout du compte, c’était vraiment un beau tournage.

Mais je me souviens d’une journée ou nous allions en voiture sur le décor du motel, et la productrice nous a averti sur le trajet, qu’il y avait eu des cas de punaises de lit dans ce motel. Elle nous a tout de suite rassurés en nous disant que tout avait été vérifié et qu’aucune punaise n’avait été détectée.

Mais en arrivant sur le plateau, au maquillage, on a découvert toute l’équipe habillée en costumes genre HAZMAT pour se protéger des punaises de lit (rires) C’était super bizarre parce qu’on savait très bien que nous, acteurs, n’allions pas avoir le droit de jouer en costume HAZMAT et on était un brin stressés.

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Je pense aussi à la scène à l’extérieur du restaurant, quand Sacha poursuit je sais plus qui entre les containers. Tout devait être arrangé d’une façon très précise, et quand on est arrivés, rien du tout n’était placé. On a perdu presque deux heures à déplacer les containers et à les arranger comme il fallait.

Des projets pour la suite?

Ariane Louis-Seize : J’ai écrit un autre long métrage, une adaptation d’une pièce de théâtre qui s’appelle Ceux qui se sont évaporés.

Ça parle des gens qui décident de disparaître sans laisser de traces, et les répercussions de cette décision sur ceux qui reste derrière.

C’est à la fois tragique, mais il y a aussi plein d’humour dans les dialogues avec des personnages très colorés. C’est un mélange de tons, mais plus un drame quand même.

Auteurs

  • Zefred

    Cinéaste, musicien et journaliste à mes heures, je suis franco canadien torontois, épicurien notoire et toujours prêt pour de nouvelles aventures.

  • l-express.ca

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