Le «führer canadien»: une page d’histoire oubliée?

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Est-elle oubliée cette page d’histoire ou éludée comme une tache sombre d’un passé qu’il vaudrait mieux refouler dans les oubliettes de l’histoire? On pouvait se poser la question; on a la réponse avec le travail minutieux de l’historien Jean-François Nadeau.

Celui-ci a soigneusement considéré les enjeux de son projet avant de se lancer dans la publication d’ou ouvrage consacré à Adrien Arcand, un personnage fantomatique et peu reluisant de l’histoire franco-canadienne. Fallait-il évoquer ce nazillon, qui «n’a jamais fait l’objet d’une étude globale», ou le laisser dormir sous la poussière du temps? Était-il pertinent d’exhumer le souvenir «d’un homme pathologiquement haineux»?

Le milieu

L’historien a tranché. «Le personnage sulfureux et étonnant d’Adrien Arcand n’avait suscité jusqu’ici qu’une attention de surface, comme si le fascisme échevelé qu’il a incarné avec force durant les années 30 et 40 n’était qu’un phénomène en marge des courants sociaux de cette époque… Je ne fais pas de l’histoire-procès.

J’essaie simplement de comprendre l’époque d’Adrien Arcand et les gestes qu’il a posés… Je crois par contre que les Québécois ont l’obligation morale de rendre à la lumière des parts d’ombre de leur histoire nationale. C’est important de le faire au nom de ce qui viendra demain», déclare-t-il le 20 avril, dans une entrevue.

Et sulfureux il l’est, comme l’indique le titre du livre de Jean-François Nadeau, Adrien Arcand, führer canadien, Montréal, Lux, 2010, 408 p.

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Ce livre, qui se lit presque comme un roman historique, est une histoire solidement documentée, intéressante à plus d’un titre. Il nous conte par le menu la biographie de ce personnage fasciné par le fascisme, au point d’aduler Hitler, et il retrace aussi des événements oubliés et pourtant significatifs: la présence de Ribbentrop, futur ministre des Affaires étrangères de Hitler, au Canada et au Québec de 1910 à 1914, et l’accueil qu’il a reçu de la société anglophone, l’arrivée au Québec, amerrissant à Longueuil puis à Montréal, de l’escadre de 25 hydravions du général italien fasciste Italo Balbo, en 1933, accueilli triomphalement dans cette ville, notamment par une escorte de chemises noires.

Adrien Arcand

Comme l’explique J.-F. Nadeau, Arcand pouvait trouver dans son milieu social un terreau favorable pour y faire germer ses idées d’un fascisme constituant «un amalgame bâtard de conservatisme canadien-français, de catholicisme, de corporatisme et, surtout, d’antisémitisme. Il s’inspire surtout du fascisme impérial anglais» (L. Cornellier).

Bon catholique

Comment Arcand en est-il arrivé là? Né dans une famille de 12 enfants, dont le père est un actif syndicaliste ouvrier, Adrien fait de bonnes études dans des collèges renommés de Montréal. Bon catholique, il songe à devenir prêtre, mais s’engage plutôt dans le journalisme «une profession honorable».

Bon orateur, à la plume bien trempée, son avenir semble tout tracé dans ce domaine. Mais il veut créer un syndicat catholique de journalistes à La Presse, dont il est alors expulsé en 1929. Arcand se venge en fondant un journal satirique, Le Goglu, dont J.-F. Nadeau décrit l’évolution, pourfendant d’abord La Presse, pour sombrer dans le fascisme pur et dur, dont l’antisémitisme est l’épine dorsale. Et lorsque Hitler au pouvoir entreprendra la persécution des Juifs, il le qualifiera d’homme «brave et courageux», «d’homme d’État incorruptible et propre».

Psychohistoire

Pour tenter de comprendre cette haine antisémite d’Arcand, il faudrait recourir à la psychohistoire que Rudolph Binion, professeur à la Brandeis University, É.-U., explique ainsi: «la psychohistoire explore les processus humains, tant collectifs qu’individuels».

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Après de minutieuses recherches, il a pu démontrer que si Hitler voulait extraire de l’Allemagne la «toxine juive», c’est parce qu’un médecin juif avait administré des doses létales d’iodoforme à sa mère.

Peut-on déceler chez Arcand un mécanisme psychologique équivalent? Comme le récit de Nadeau le montre, ce déclenchement psychologique s’est développé peu à peu bas sur l’argent. «Les Juifs adorent l’argent au point de monopoliser la finance», par opposition aux situations financières déplorables, accentuées par la crise des ouvriers.

L’antisémitisme latent du catholicisme, la crise des écoles juives, justifieront à ses yeux son antisémitisme. Et une fois engagé dans ce processus, il n’y a pas de marche arrière.

Un livre utile

Fasciste, Arcand le restera jusqu’au bout, même après la défaite du Reich. Ces mécanismes psychologiques permettent de le comprendre. Le livre en décrit l’histoire. «L’histoire sinistre d’Adrien Arcand, di Nadeau, et de son mouvement fasciste…n’est pas un sujet québécois ni canadien, c’est un sujet international.»

Et c’est bien pourquoi ce livre est utile, non seulement comme page d’histoire, mais comme mise en garde. Arcand avait de surprenantes accointances au Canada. L’extrémisme sévit toujours. Mein Kampf est toujours largement diffusé. Un parti anti-islamiste a gagné une large représentation aux récentes élections des Pays-Bas, en avril les chemises brunes réapparaissaient en Hongrie. Mieux vaut prévenir.

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