Immigrants francophones: le rêve canadien à l’épreuve du réel

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Vivre en français au Canada: une promesse qui fait rêver, mais qui se heurte à la réalité compliquée pour plusieurs immigrants. Photo: iStock.com/nicolasdecorte
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Publié 02/05/2026 par Camille Langlade

Météo, coût de la vie, logement, place de l’anglais: à leur arrivée au Canada, certains immigrants francophones déchantent. En cause: un manque d’information sur les réalités de la francophonie en situation minoritaire et des attentes parfois trop élevées.

«Profiter de possibilités d’emploi en français et en anglais; parler en français et en anglais dans la vie de tous les jours […] profiter de services communautaires, de soins de santé ou de services de garde en français.» Telle est la promesse d’Immigration, Réfugiés et Citoyenneté Canada (IRCC) aux nouveaux arrivants francophones.

Vivre en français, mais à quel prix? Derrière les cibles du gouvernement, des vies s’écrivent – loin des chiffres.

Ici c’est «oui, mais non»

«Le pire manque de préparation, c’est vraiment la température», amorce Julie Cayouette, directrice générale de l’Association francophone du Labrador, qui a déjà vu des personnes débarquer en sandales et sans manteau.

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David Lapierre. Photo: courtoisie

«Il y en a qui n’arrivent pas du tout prêts. Il y en a qui arrivent tellement prêts que c’est étonnant, rebondit David Lapierre, coordonnateur du Réseau Immigration francophone de Terre-Neuve-et-Labrador. Ils arrivent avec une résidence permanente, le manteau d’hiver; ils ont déjà un logement, puis ils s’achètent une voiture.»

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Elizabeth Núñez Peralta, directrice d’Accueil Francophone TNL, estime que la publicité pour venir au Canada est «attirante» et très bien faite. «Quand les gens arrivent ici, ils s’attendent à beaucoup. Je pense qu’on devrait plus montrer aussi les côtés négatifs.»

Ayant vécu dans plusieurs pays, elle juge que le Canada n’est pas assez direct dans sa communication: «Ici c’est “oui, mais non”.»

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Julie Cayouette. Photo: courtoisie

Certains employeurs font aussi preuve d’opacité. «C’est beaucoup eux qui font le recrutement directement», observe Julie Cayouette à Labrador City. «Qu’est-ce qu’ils leur promettent avant d’arriver? Ça, on ne sait pas.»

La compétition entre provinces n’arrange rien. Dans les salons de recrutement à l’étranger, comme Destination Canada, l’heure est à la séduction, pas à la dissuasion. «Les provinces n’auront pas le choix que de dire les bons côtés, parce que si tu dis les mauvais, les autres peuvent tout rafler, signale David Lapierre. Tu ne peux pas tant aller dans le négatif.»

Au-delà des chiffres

Les firmes de consultations privées qui accompagnent la préparation des dossiers d’immigration – contre rémunération – n’aident pas.

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Janaína Nazzari Gomes. Photo: courtoisie

«Le gouvernement n’a aucune compétence sur ces entreprises et elles sont nombreuses. Elles ne vont pas donner une vision réelle des défis affrontés par les immigrants parce que ça risque de ne pas attirer autant de clients», détaille la professeure adjointe au département d’études françaises à l’Université de Guelph, en Ontario, Janaína Nazzari Gomes.

Parallèlement aux informations dites «officielles» des gouvernements et des institutions, la chercheuse identifie d’autres sources «informelles», comme les influenceurs et les groupes Facebook.

«C’est là où ça commence à être plus honnête, où les gens ont l’impression d’avoir des informations réelles sur les coûts de la vie, la difficulté de louer un appartement.» Pour elle, les prestataires de services auraient tout intérêt à investir ces espaces.

Ses recherches ont en outre révélé un angle mort: peu d’études s’intéressent aux dynamiques linguistiques des immigrants francophones et à comment cela affecte leur établissement.

«Nous avons un problème de rétention, pas seulement géographique, mais aussi linguistique», affirme Janaína Nazzari Gomes. Même si le gouvernement parvient à augmenter sa cible d’immigrants francophones, cela ne veut pas dire qu’ils utilisent forcément le français une fois arrivés, rappelle-t-elle.

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oifc
Kimberly Jean Pharuns. Photo: courtoisie

«Certains veulent s’assimiler, parce qu’ils ont développé une grande déception.» D’autres abandonnent carrément leur langue maternelle ou inscrivent leurs enfants dans des écoles anglophones – à dessein.

Pourtant, «envoyer son enfant à l’école francophone est la meilleure manière d’assurer qu’il sera parfaitement bilingue à la fin du cursus», avance la directrice générale de l’Observatoire en immigration francophone au Canada (OIFC), Kimberly Jean Pharuns. «Et ça, malheureusement, beaucoup de personnes immigrantes n’en sont pas conscientes.»

«Choix de raison»: le cas du Nunavut

«La plupart des nouveaux arrivants n’ont pas les informations exactes. Surtout pour le Nunavut, parce que pour beaucoup de gens, c’est une terre inconnue, même pour les personnes qui sont ici au Canada», soulève Francis Essebou, directeur général de Carrefour Nunavut.

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Francis Essebou. Photo: courtoisie

Froid, absence d’arbres, coût de la vie, isolement géographique et social: les défis sont réels. Mais l’emploi, lui, est quasi garanti: «C’est pour ça que je parle de choix de raison.»

L’organisme francophone prépare le terrain: un guide expose les réalités du territoire, la place dominante de l’anglais, celle de l’inuktitut et de l’inuinnaqtun. Les nouveaux arrivants sont même accueillis à l’aéroport.

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«Maintenant, ceux qui passent par des réseaux informels ou qui ne passent pas par nous, ils viennent au petit bonheur la chance.»

Le mythe du bilinguisme

La question du bilinguisme revient souvent sur la table. «Plusieurs immigrants francophones sont mal préparés et quand ils arrivent, ils pensent que tout peut se faire en français, que le Canada est un pays bilingue», constate Janaína Nazzari Gomes.

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Elizabeth Núñez Peralta. Photo: courtoisie

Ce qui soulève, selon elle, un problème éthique: «Il y a encore des informations qui ne sont pas bien véhiculées. Pour faire accroître l’immigration en situation minoritaire, on ne peut pas ne pas dire aux immigrants toute la vérité, parce que c’est leur vie, ce sont leurs rêves. Il faut être blunt, il faut être extrêmement honnête.»

«Le Canada, un pays bilingue? Au niveau fédéral, oui, mais au niveau provincial, non. Mais comment tu vas savoir ça? Si on le met dans les programmes de préarrivée, ces petits détails valent beaucoup», soutient Elizabeth Núñez Peralta.

Failles dans le système

«On pourrait en faire beaucoup plus» en matière d’information et de préparation des nouveaux arrivants, estime Kimberly Jean Pharuns, qui n’hésite pas à parler de «lacunes».

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Le service prédépart Connexions Francophones, financé par IRCC, propose un accompagnement personnalisé gratuit, mais il nécessite d’avoir la résidence permanente. «C’est déjà un premier frein», dit-elle.

L’OIFC mène actuellement une étude sur l’immigration francophone aux Territoires du Nord-Ouest. «Ce que les participants ont soulevé, c’est un décalage entre leur attente initiale et la réalité locale», commente la responsable.

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Alain Dupuis. Photo: courtoisie

«Les gens ne doivent pas rester isolés. C’est très facile d’arriver dans une ville comme Ottawa, Halifax, Edmonton, et ne pas savoir qu’il existe une minorité francophone, des associations, une vie culturelle en français», insiste le directeur général de la Fédération des communautés francophones et acadienne (FCFA) du Canada, Alain Dupuis.

Le renvoi vers des prestataires francophones est loin d’être systématique. «On sait qu’en ce moment, si un nouvel arrivant tombe sur un organisme en anglais, celui-ci ne prend pas la peine de l’informer qu’il peut recevoir des services en français d’un autre organisme», regrette-t-il.

Près de la moitié des nouveaux arrivants d’expression française n’ont pas recours à des services d’établissement en français.

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Changement de ton…

«À travers les années, on a beaucoup entendu que les gens n’avaient pas nécessairement reçu l’heure juste», reconnaît Alain Dupuis. Il cite la promotion à l’international d’un Canada bilingue qui donnait «l’impression d’un pays où on peut se servir des deux langues de façon assez uniforme partout sur le territoire».

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Alain Dobi. Photo: courtoisie

«Nous ne sommes pas là pour vendre du rêve», lâche le directeur du Réseau en immigration francophone du Centre-Sud-Ouest de l’Ontario (RIFCSO), Alain Dobi.

Autrement dit: il faut être réaliste, sans être défaitiste. Avoir un certain niveau d’anglais est désormais présenté comme un atout, dit-il. Le ton a aussi changé : «On ne fait plus juste la promotion comme si c’était une destination de voyage d’été.»

…et d’approche

Des pistes existent. David Lapierre cite le Nouveau-Brunswick, qui mise sur la formation professionnelle à distance, avec des écoles au Maroc et en Tunisie. Résultat: les candidats arrivent avec un diplôme reconnu et un avant-goût de la réalité professionnelle.

Il parle aussi de «casting». «Ce n’est pas tout le monde qui est fait pour aller en Ontario ou à Terre-Neuve.»

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Reste la question de posture. «L’approche d’IRCC, c’est beaucoup client, client, client», déplore Elizabeth Núñez Peralta. »[Nous] on veut traiter les gens comme des amis, pour qu’ils trouvent en nous des gens qui vont devenir leur famille.»

«C’est un défi continu», conçoit Alain Dupuis, alors que l’immigration francophone est passée de 9000 à 30 000 résidents permanents par an.

«Il va falloir qu’on innove dans les prochaines années et qu’on réfléchisse véritablement à un accompagnement beaucoup plus structuré des nouveaux arrivants francophones pour qu’ils aient la bonne information avant l’arrivée.»

Car au bout du compte, l’enjeu est simple. «Je dois être capable de savoir que je vais aller acheter du pain et que je vais pouvoir discuter avec quelqu’un en français», résume Janaína Nazzari Gomes.

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