Gertrude Laing, la voix féminine de la Commission Laurendeau-Dunton

Journée internationale des femmes

Les coprésidents de la Commission sur le bilinguisme et le biculturalisme: le président de l’Université Carleton, Davidson Dunton, et le rédacteur en chef du Devoir, André Laurendeau.


8 mars 2019 à 9h00

La Commission royale d’enquête sur le bilinguisme et le biculturalisme a sillonné le Canada pendant six ans, de 1963 à 1969.

Coprésidée par le directeur du Devoir, André Laurendeau, et le recteur de l’Université Carleton, Davidson Dunton, la Commission comptaient dix commissaires, tous bilingues, un par province. «Une» commissaire pour le Manitoba: Gertrude Laing.

Gertrude Laing

Dégel dans les années 1960

En 1963, hormis les nombreuses coupes Stanley du Canadien, les raisons pour les Canadiens-Français de se trouver bons étaient plutôt rares. Les conseils scolaires francophones d’un bout à l’autre du Canada, le drapeau franco-ontarien, la création du Parti acadien, tout cela était encore loin.

Au Québec, cependant, les choses commençaient à bouger. Élus en 1960, les Libéraux de Jean Lesage étaient au pouvoir avec leur lot de transformations comme la nationalisation du réseau hydroélectrique et la création de grands ministères visant l’affirmation des Québécois, tel ceux de l’Éducation et des Affaires culturelles.

Le Rassemblement pour l’indépendance nationale (RIN) et le Front de libération du Québec (FLQ) se font aussi entendre.

Jean Lesage, premier ministre du Québec de 1960 à 1966.

Sentant la soupe chaude entre les anglophones et les francophones, c’est dans ce contexte que le premier ministre canadien de l’époque Lester B. Pearson propose la création de cette importante commission d’enquête. Il en résultera un rapport de six volumes et la Loi sur les langues officielles.

Une femme… neuf hommes

Née Gertrude Amies en Angleterre en 1905, Gertrude Laing grandit à Winnipeg. Très tôt, elle s’intéresse au français. La langue de Molière la séduit à l’âge de 13 ans. Elle finira par recevoir une bourse qui lui permettra d’aller étudier à la Sorbonne.

Dominique Lapointe, professeur associé au Département de français, d’espagnol et d’italien à l’Université du Manitoba, a retracé dans The Manitoban, le journal étudiant de cette université, le fait qu’elle avait été élue en 1924 «vice-présidente du Fourth Year French Club du département de français de l’Université du Manitoba».

Quatre ans plus tard, elle y sera également embauchée comme Lecturer, l’équivalent en quelque sort d’un professeur associé.

Une «ménagère» commissaire

Valérie Lapointe-Gagnon, professeure adjointe en histoire et droits linguistiques à la Faculté Saint-Jean de l’Université de l’Alberta s’est intéressée au personnage.

Lester Pearson, premier ministre du Canada de 1963 à 1968.

En 2017, elle a d’ailleurs consacré un passionnant article fort bien documenté sur cette humaniste: De «ménagère» à commissaire: la trajectoire de Gertrude Laing, 1905–1971, dans la Canadian Historical Review.

Les guillemets à ménagère sont importants. Alors qu’elle a suivi des études supérieures à la Sorbonne — rare à l’époque —, au sein de la Commission, on la présente comme femme au foyer, ce qui n’est évidemment pas le cas chez les hommes.

Manque de confiance

«Il se peut cependant que ce soit elle qui se soit approprié ce titre», si la professeure se fie à certaines de ses sources.

Mme Lapointe-Gagnon raconte qu’elle a hésité avant de prendre le poste. Une amie avait pris soin de préparer le terrain. Elle ne comprenait pas pourquoi elle accepterait une telle proposition si on la lui faisait, prétextant qu’elle ne connaissait rien au Canada français et qu’elle n’était pas «réellement qualifiée» pour un poste de commissaire.

John Robarts, premier ministre de l’Ontario de 1961 à 1971.

Elle finira tout de même par accepter, mais un peu de reculons. «C’est typique du manque de confiance des femmes de l’époque», constate la professeure du Campus St-Jean.

Panser le Canada

Selon l’auteure de l’essai sur la Commission Laurendeau-Dunton, Panser le Canada, de cette femme capable de prononcer des discours politiques sérieux, se dégage aussi le portrait d’une société soumise en 1960 à des tensions linguistiques.

Le fait de s’être hissée jusqu’au poste de commissaire uniquement grâce à ses compétences illustre à la fois la volonté de Gertrude Laing de témoigner de son amour du français, mais aussi de sa volonté de dépasser les structures traditionnelles que subissaient les femmes de l’époque.

L’article de Mme Lapointe-Gagnon décortique parfaitement l’univers des commissions que le Canada a connues dans les années 1960, dépeignant celles-ci «comme un univers genré où les hommes occupent le sommet de la hiérarchie».

Canada
Valérie Lapointe-Gagnon et son essai Panser le Canada.

Une visionnaire

Dans ses archives, l’Université de Calgary lui a consacré un fonds spécial répertoriant autant les procès-verbaux de la Commission, les interventions de Mme Laing, ainsi qu’une lettre adressée à Pierre-Elliott Trudeau.

Elle qui fut décorée de l’Ordre du Canada a aussi accumulé les doctorats honorifiques.

Pierre Elliott Trudeau, premier ministre du Canada de 1968 à 1979, et de 1980 à 1984.

Professionnellement, elle s’est notamment retrouvée présidente du YWCA en plus d’avoir fait partie du Conseil de la radiodiffusion et des télécommunications canadiennes, d’avoir œuvré dans le développement communautaire et d’avoir servi au sein de la délégation canadienne lors de la 18e assemblée de l’UNESCO à Paris.

Décédée en 2005, la «ménagère» aura vécu son bilinguisme sur plusieurs fronts!

Quand en 1980, le recteur de l’Université du Manitoba, Ralph Campbell, décerne un doctorat honoris causa à Gertrude Laing, il ne manque pas de mentionner que celle-ci «a écrit des ouvrages influents», tout en saluant son enseignement du bilinguisme et du biculturalisme qu’elle faisait avec passion selon ceux qui l’ont connue.

Mais surtout, il a qualifié la native du Kent de «visionnaire» et salué son leadership.

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