Du rêve à la réalité, au Musée canadien des civilisations

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Publié 27/02/2006 par Gabriel Racle

Le 1er septembre 1905, la Saskatchewan et l’Alberta entraient dans la Confédération canadienne et en constituaient les 8e et 9e provinces, en reliant ainsi l’Atlantique au Pacifique.

Aux cérémonies marquant cette entrée, le premier ministre Wilfrid Laurier s’exclamait: «Dans le développement si rapide du pays, on voit se manifester l’énergie et l’entreprise admirable du peuple canadien du Nord-Ouest, et de si beaux efforts ne sauraient demeurer stériles; la preuve du contraire est faite.» Le Musée canadien des civilisations, qui a voulu célébrer ce centenaire en organisant une grande exposition intitulée: Arpents des Rêves – Les pionniers des Prairies canadiennes, nous donne une vision plus réaliste des faits.

Cette exposition est intéressante à plus d’un titre. Elle retrace une histoire que l’on ne connaît pas toujours très bien, celle de la colonisation des Prairies. Mais surtout, elle donne à cette histoire un visage humain. Ce n’est pas qu’une exposition d’objets, fort intéressants au demeurant, c’est l’histoire de celles et de ceux qui se sont lancés dans une aventure incro-yable, c’est une histoire humaine.

«C’est précisément une politique délibérée du Musée», de me dire Victor Rabinovitch, président-directeur général de la Société du Musée, auquel j’en fais la remarque. «Ainsi, les visages peints sur des plaques de verre suspendues au-dessus des costumes d’époque visent à créer un effet d’animation.» C’est une des originalités réussies de l’exposition.

Celle-ci aurait pu s’intituler «Du rêve à la réalité».En effet, la première section de l’exposition présente des documents publicitaires destinés à attirer le maximum d’immigrants dans les terres de l’Ouest. Organisé par le gouvernement vers 1896, ce véritable battage promotionnel s’adressait aussi bien à l’Angleterre qu’à l’Europe orientale ou aux États-Unis. Il s’agissait de peupler cette région au plus vite, pour contrer d’éventuelles visées expansionnistes des Américains, qui venaient de créer des États en bordure de la frontière et lorgnaient vers le Nord. Il faut lire cette prose multilingue parfois dithyrambique – on y parle de «Terre promise» aux hivers «tonifiants», aux récoltes toujours «abondantes» – avant de pas-ser dans les sections suivantes.

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Celles-ci nous présentent le difficile voyage des immigrants euro-péens: un mois de bateau, quatre jours de train jusqu’à Winnipeg et le reste avec de simples chariots. Différents articles et objets illustrent ces pénibles déplacements. Et l’arrivée sur les lieux a quelque chose de dramatique. Un piquet portant un numéro, celui de la concession de 65 ha qui est attribuée à une famille, qui devra y construire une maison et en cultiver la terre.

Qui étaient ces courageux colons? L’exposition s’intéresse à quelques groupes en particulier: les mennonites et les doukhobors, attirés par la garantie de liberté religieuse et le droit à la propriété collective; les paysans ukrainiens et américains, attirés par la perspective de posséder de bonnes terres; les Canadiens-français, dans leur désir de répandre dans l’Ouest le fait français et d’évangéliser la région, les peuples autochtones en parti-culier. Des prêtres-colonisateurs ont entamé une campagne de recrutement au Québec et en Nouvelle-Angleterre. La fin du XIXe siècle et le début du XXe ont ainsi vu plus de 600 familles, originaires surtout du Québec, s’établirent en divers endroits de l’Alberta.

Et les Cris ne sont pas négligés, puisqu’une section relate l’histoire de la colonisation, comme ils l’ont vécue avec, pour l’illustrer, des tableaux d’Allen Sapp, peintre de la Saskatchewan, lauréat du Prix littéraire du Gouver-neur général en illustration, de 2003.

Mais il y avait loin du rêve à la réalité. La politique d’immigration du Canada était alors teintée de sectarisme. «Le peupétallélement de l’Ouest s’est fait autour d’un thème particulier: celui de l’appartenance à l’Empire britannique. Dans la pensée des anglophones, l’Ouest devait être partie intégrante de l’Empire britannique et sa nouvelle société devait en être digne. Il était donc primordial d’y transplanter les institutions, les traditions et la mentalité britannique», nous raconte l’Association canadienne-française de l’Alberta).

Les immigrants noirs, asiatiques ou handicapés étaient refoulés. D’autres étaient insultés. Deux journaux, cités dans l’exposition, en parlent comme d’une «racaille venue d’ailleurs» ou de «déchets de la société». S’y ajoutaient les problèmes matériels: le froid, la poussière soulevée par le vent, la glace et la neige, les insectes qui détruisaient les récoltes. L’exposition ne cache pas ces aspects, ni le fait des départs de ceux qui ont préféré s’établir en ville, à Winnipeg, «La porte d’entrée vers l’Ouest», à laquelle une section est consacrée.

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On comprend ce qu’en dit Victor Rabinovitch, originaire lui-même du Manitoba: «C’est en partie une histoire de spéculation, de discrimination et de déception, mais aussi une histoire de courage, de persévérance et de promotion.» C’est bien de cette histoire humaine que l’exposition rend compte et pour laquelle elle mérite une visite attentive.

Mais l’exposition invite aussi à réfléchir à la teneur des discours politiques et à ne pas se laisser bercer par leurs illusions. Les rêves d’un avenir idyllique ont fait place à la réalité, celle aussi de la nécessité d’une cohésion sociale difficile, mais finalement fructueuse, dans l’effort collectif de l’ensemble de la Confédération.

Auteur

  • Gabriel Racle

    Trente années de collaboration avec L'Express. Spécialisé en communication, psychocommunication, suggestologie, suggestopédie, rythmes biologiques, littérature française et domaine artistique. Auteur de très nombreux articles et d'une vingtaine de livres dont le dernier, «Des héros et leurs épopées», date de décembre 2015.

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