Violence du corps de l’autre: un road-movie très personnel pour Denis Côté

Mort assistée dans un Québec dystopique

Violence du corps de l'autre
Denis Côté, réalisateur du film Violence du corps de l'autre, qui sort au Canada le 23 octobre.
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Publié 21/10/2026 par Zefred

Violence du corps de l’autre, le nouveau film du cinéaste québécois Denis Côté, a été présenté en première mondiale au Festival international du film de Toronto (TIFF) en septembre.

On y suit l’énigmatique Mira (magnétique Larissa Corriveau) qui arpente un Québec dystopique dans son vieux van. Dans ses interactions avec ses clients de tous genres, elle dispense une fin de vie digne grâce à une poudre mystérieuse fournie par son patron plutôt louche.

À cette occasion, nous avons rencontré le cinéaste et son interprète principale qui nous ont parlé de la genèse du film.

Violence du corps de l'autre
Larissa Corriveau et Denis Côté sur le tournage de Violence du corps de l’autre.

Violence du corps de l’autre est tourné en pellicule, c’est assez rare de nos jours. De plus vous avez fait le choix de rendre ça totalement évident, en laissant les poils en bord de cadre par exemple. Démarche artistique criée haut et fort?

Denis Côté – J’ai eu un luxe qui est arrivé un peu par accident dès mon film Curling en 2010, qu’on a pu tourner en 35 mm. En tout, j’ai fait trois longs-métrages en 35 mm. Et là, c’est le troisième en super 16 mm.

Je ne demande pas forcément à tourner en film. Mais on a découvert que, sur le plateau, l’équipe réagit assez fortement à ça. C’est comme une petite religion. On sait que c’est de plus en plus rare, respecté.

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Pour Violence, j’avais une belle nostalgie de mon film Répertoire des villes disparues, tourné sur un Super 16 assez dur, en hiver, très gris. Certains ont trouvé cette image laide. Je ne suis pas du tout d’accord.

Quand j’ai commencé à penser à Violence, j’étais dans une période horrible de ma vie: je mourrais à petit feu d’une insuffisance rénale grimpante.

Au stade de ma maladie à l’époque, Je ne pouvais plus fonctionner normalement. J’avais des toxines, non filtrées par mes reins, dans le cerveau en quasi-permanence. Je parlais et faisais tout très lentement. Je voyais un monde en granulés, et je savais qu’il ne me restait que trois issues: une greffe de rein, la dialyse avec comme conséquence une vie assez horrible, ou la mort.

J’écrivais des idées comme ça, des fragments autour d’un personnage qui pouvait ressembler à ce que je vivais. Je voulais que l’esthétique de cette histoire ressemble à mon expérience à ce moment-là.

Je donc suis revenu à l’idée du Super 16, mais mon directeur photo m’a montré un truc sur YouTube, une vieille pellicule allemande qui s’appelle ORWO. Il m’a dit: «Je pense que ça va te plaire. Tu vas trouver ça très vintage» (rires).

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Nous étions était à la Berlinale et on en a profité pour acheter deux bobines et faire des tests. Le résultat avait un look très Robert Altmann des années 70. Je me suis demandé ce que nous pourrions faire avec ça.

L’ORWO étant très imprévisible, nous avons décidé de créer le style de notre prochain film en mélangeant les prises avec de la pellicule Kodak moderne pour plus de sécurité.

Une fois le film tourné et développé, j’ai en effet pris la décision artistique de ne nettoyer aucune des imperfections, et de désaturer les couleurs à l’étalonnage (NDLR: la phase de la postproduction où les couleurs d’un film sont harmonisées entre les plans, et modifiées pour correspondre plus aux choix artistiques du réalisateur et à l’ambiance visuelle souhaitée pour l’histoire) pour obtenir une belle qualité intemporelle.

Tout ça donne cette espèce de film, tout granuleux et fade qui donne en permanence l’impression que la pellicule va se casser. Même au montage, on est allé assez cow-boy-rentre-dedans.

Puis aujourd’hui, j’ai eu la chance de trouver un donneur et d’obtenir une greffe d’un rein et je suis guéri. Je suis assez fier de voir le résultat de notre travail. Ce n’est pas un témoignage ni un exorcisme. Mais c’est comme «le film qui me fait passer à autre chose», un mélange très sombre avec une certaine lumière qui apparaît discrètement.

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J’y parle de moi, mais en utilisant un personnage qui n’est pas moi du tout (rires), comme une transposition poétique d’un état physique, et un conte de fées.

Je n’en reviens toujours pas vraiment d’avoir traversé cette époque-là. Le film est aussi parfaitement invraisemblable. Il se tient entre le réalisme de ce qu’on connaît de l’aide à mourir, et quelque chose de complètement farfelu, dystopique, une femme qui vit dans une sorte de monde parallèle, avec une organisation qui semble la payer pour faire ces choses-là.

J’adore que ce soit complètement invraisemblable parce que je sais qu’il y aura bientôt des documentaires parfaitement réalistes sur le sujet.

Larissa Corriveau – L’invraisemblance est aussi dans certains détails qu’on a créés. Mira se promène avec une fiole mystérieuse qui contient une poudre blanche pour donner la mort.

Il y a un côté un peu décalé de la réalité, qui se rapproche de la fantaisie du conte de fées: elle est toujours habillée pareil donc le personnage devient une espèce d’archétype.

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Il n’y a pas de caméras de surveillance. Les autorités ne sont jamais là. Il n’y a pas de suivi criminel. Les saisons changent subitement d’une scène à l’autre. Elle rentre, elle sort des maisons, et voilà.

Tous ces petits détails étaient volontairement exagérés pour obtenir un côté poétique, mais aussi sombre et mystérieux.

Denis Côté – C’est Irma Vepp, c’est la femme sur les toits qui va où elle veut comme elle veut. Pendant la pandémie, j’ai tellement regardé des vieux giallos italiens mal foutus, mais avec des charmes fous.

J’ai commencé à rentrer, pas dans un cinéma d’horreur, mais dans un cinéma qui n’a plus besoin de s’expliquer dans tous les aspects réalistes de ses scénarios et de ses questions.

Après ce que j’ai vécu ces dernières années, j’ai plus envie d’écrire des espèces de scénarios pas verrouillés, irréalistes. Et quand tu lances ça à la gueule du spectateur et qu’il est capable de le prendre, c’est parce que tu as gagné une espèce de combat sur cette vraisemblance-là, qui fait loi dans tout.

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Violence du corps de l'autre
Larissa Corriveau.

La bande sonore est aussi assez particulière?

Denis Côté – En ce qui concerne l’esthétique, je suis dans un combat depuis 8-10 ans où, au Québec, on fait des films qui sont beaux.

C’est toujours de la photographie très performative. On lit des critiques partout et c’est écrit: «La photographie est tellement belle. Le son est tellement beau.» La conception, c’est toujours beau et c’est toujours bon. Dans les années 2020, tout est performatif et les artisans sont bons.

Donc là, je suis un peu… Pas que je veux vous faire quelque chose de laid. Je pense que c’est très beau, le film, pour ce que c’est. Mais il y a une petite bataille pour gagner sur le sacro-saint de la performance visuelle et sonore.

Je n’avais pas de concepteur sonore pour ce projet. Nous avons tout fait nous-mêmes avec des banques de sons en montage. C’est presque du collimage. J’ai tout le temps l’impression, même à 52 ans, 17 films plus tard, de recommencer un peu à zéro avec mes ciseaux et ma colle pour chaque film.

Puis j’ai tellement envie de m’accrocher à mon esprit de cégépien quand je travaille. Violence du corps de l’autre, c’est une très grande victoire sur tout le contenu lisse du cinéma qu’on connaît, et de la vraisemblance des scénarios.

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Larissa Corriveau – C’est comme si le fait de travailler avec une image différente devenait une prise de parole, alors que ça peut être aussi juste un parti-pris esthétique.

Denis Côté – Je ne veux pas dire que je suis comme un gros punk qui veut faire des films. Je déteste ce mot-là. Je ne veux pas «punkifier» les choses, mais une fois de temps en temps, un film qui est lancé comme ça, comme un pavé dans la mare, «je vous rappelle que le cinéma, ça peut être aussi ça», ça fait du bien, non?

Je pense que certains regards apprécieront de voir ça aujourd’hui, en 2026.

Mira (Larissa Corriveau) et la mentore Annie-Claude (Gabrielle Lazure).

Mais avant de pouvoir faire ça, il faut avoir fait des beaux films. Il faut connaître les bases et l’esthétique acceptée comme telle, les règles, pour pouvoir s’en affranchir?

Denis Côté – Exactement, c’est comme la peinture, quand les grands maîtres faisaient tout beau, puis tout à coup, rentraient dans une période où ils détruisaient l’ordre qu’ils avaient eux-mêmes établi.

Comme Aung San Suu qui a fait des beaux films au début, puis qui a beaucoup changé son approche maintenant.

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J’en ai fait quelques-uns, de beaux films, où les acteurs sont sur leur marques, et bien éclairés et maquillés: Boris sans Béatrice par exemple. Violence, c’est une proposition esthétique qui sort un peu du cadre.

Larissa Corriveau – Je pense que c’est plus intuitif que réfléchi aussi. Connaissant Denis et le voyant évoluer dans le processus créatif, il y a plus d’intuition que de réflexion ou de prise de parti.

Denis Côté – C’est vrai que j’ai été le plus nonchalant avec l’équipe que sur tous mes autres films. J’arrivais le matin sur le plateau, j’avais une nouvelle énergie. Je pouvais faire une journée normale, mais je pouvais aussi un peu jouer, dire: «Bon, on peut essayer quelque chose, je m’en fous».

J’avais beaucoup de «je m’en fous» et ça, c’était un peu calculé. Plus t’envoies de la nonchalance vers l’équipe, tout en contrôlant par en-dessous, plus l’équipe te suit un peu dans le côté «rien n’est important».

Et le film, il est très relâché, il est monté avec des jump cuts ou des faux raccords: des portes s’ouvrent, mais ne se referment pas, on voit une scène très étrange avec des marionnettes et un monsieur qui s’en va faire du vélo avec la tueuse de sa femme… Et tout ça devient une bulle qui passe par la nonchalance.

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C’était ça ma solution. En même temps, si je n’étais pas content d’un truc dans une journée de tournage, je le disais. C’était pas complètement «on fait ce qu’on veut» quand même (rires).

Violence du corps de l'autre
Denis Côté.

Larissa Corriveau – C’était très nonchalant sur le plateau pendant le tournage, mais nous avions eu une grosse préparation avant tout ça.
Denis Côté – Ça va jusque dans la relation avec l’actrice. C’est la sixième fois qu’on travaille ensemble, on fonctionne par clin d’œil aujourd’hui, on n’ajoute pas de psychologie où ce n’est pas nécessaire. On ne se confronte pas pendant des heures sur une idée du personnage.

Il y a quelque chose qui passe bien entre mon côté très concret et peut-être un peu nonchalant, et Larissa, à qui ça prend quand même une exigence dans la spiritualité de la proposition générale. On a une belle complémentarité en fait.

Larissa, comment avez-vous vécu la maladie de Denis et la création du film?

Larissa Corriveau – Quand j’ai connu Denis, il était déjà malade. Puis au fil des années, j’ai vu son état physique se dégrader. C’était très difficile aussi, étant proche, de ne pas savoir ce qui l’attendait.

En même temps, nous nous fréquentons surtout à travers les films qu’on fait ensemble. Quand Denis est sur un plateau, ou en train d’écrire un scénario, il a une énergie que même des gens en pleine santé n’ont pas. C’était son moteur aussi, je pense.

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J’ai des souvenirs, par exemple du tournage de l’avant-dernier film qu’on a fait ensemble, Mademoiselle Kenopsia, où il était carrément en phase terminale. Pourtant c’était un des plateaux où on a eu le plus de plaisir. On était seulement cinq dans l’équipe. C’était la liberté totale.

Denis Côté – On tournait quatre heures par jour, juste les matins. Je leur disais: «Moi, à 13h, c’est terminé». J’étais dans mes moments les plus allumés, malgré 17% de fonctionnement rénal.

Larissa Corriveau – Fait que j’ai toujours senti que c’est le cinéma qui le maintenait en vie, d’une certaine manière.

Violence du corps de l'autre
Mira (Larissa Corriveau) et son patron Ludo (Philippe Rebbot).

Denis, est-ce que vous, en arrivant en phase terminale, avez pensé à la mort assistée?

Denis Côté – Non, je n’en suis pas arrivé là parce que… j’aurais pu rester en vie avec la dialyse.

Tu vas trois fois par semaine à l’hôpital, quatre heures par soir, et t’attends que la machine te filtre tout ça. Puis tu es sur une liste d’attente, et tu espères recevoir l’appel pour un rein qu’on appelle «cadavérique», pour une greffe.

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Cela dit, je n’ai pas eu à avoir recours à la dialyse, car juste avant d’y arriver, j’ai une connaissance qui m’a in extremis proposé un rein. Ça a été miraculeux, hyper rapide, fini, je n’ai pas fait de dialyse, je n’ai pas eu… Il m’a sauvé au fil d’arrivée.

L’assistance à mourir ne s’appliquait pas à mon cas, et je n’étais pas dans l’idée de mourir. Ça n’a jamais été ça. Ce n’était pas comme un cancer, mais juste une dégénérescence qui te rend très fatigué. C’est très sournois.

Mais en fait, la dialyse, la transplantation, c’est comme penser à la mort: tu ne sais pas ce qu’il y a de l’autre côté.

Sur l’affiche internationale du film, que j’adore, on a un crâne, et les personnages du film sont en train de marcher dessus. Je trouve ça très beau, comme une balade avec la mort, ou sur l’idée de la mort.

Mais ça ne veut pas dire que c’est la mort. J’ai fait un film ou j’injecte de la lumière dans l’idée de la mort. Mira, à la fin, doit sacrifier une chose pour aller vers la lumière. C’est très beau. Ça fait du sens. Ce n’est pas un film qui s’apitoie, qui est sombre pour être sombre.

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Violence du corps de l'autre
L’affiche du film Violence du corps de l’autre pour le marché anglophone.

Larissa Corriveau – Mira a une connexion très forte avec le vivant, en fait, même si elle donne la mort. Elle est très connectée avec chacun de ses clients, et aussi avec les animaux, donc vraiment avec le vivant. C’est comme ça que je approché le personnage.

Pour moi, c’était quand même très énigmatique. Quand j’ai lu le scénario, je me disais OK, mais je veux être sûre de m’enligner à la bonne place, un endroit où Denis va voir ce qu’il a envie de voir. Il y a quand même eu beaucoup de discussions en amont.

Puis on s’est dit qu’il ne fallait surtout pas qu’elle soit froide, désincarnée. Il fallait quand même sentir son empathie, même avec beaucoup, beaucoup de retenue.

J’attendais aussi de voir ce que chaque personnage avec qui elle interagissait allait me donner comme énergie. Puis j’essayais d’être dans un transfert d’énergie avec ces acteurs. Ça me permettait de m’accrocher à quelque chose de tangible pour l’interprétation.

Parce que sinon, il n’y a pas de psychologie, il n’y a pas beaucoup de mots, il n’y a pas de passé. Il faut se trouver des clés, là, comme ça, d’accès au personnage.

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Violence du corps de l'autre
Mira et son chien.

Un souvenir, bon ou mauvais, du tournage?

Denis Côté et Larissa Corriveau en parfaite synchronisation – Le chien!

Denis Côté – Il n’était vraiment pas coopératif. C’était très difficile de travailler avec lui. Heureusement, on a réussi à le rendre super bien au montage, et tout le monde va l’adorer (rires).

Violence du corps de l’autre sort sur les écrans canadiens le 23 octobre.

Auteurs

  • Zefred

    Cinéaste, musicien et journaliste à mes heures, je suis franco canadien torontois, épicurien notoire et toujours prêt pour de nouvelles aventures.

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