Lecture chez les jeunes: le français n’est pas la langue du plaisir

lecture
Des jeunes au récent Salon du livre de Toronto, à l'UOF. Photo: courtoisie
Partagez
Tweetez
Envoyez

Publié 09/04/2026 par Hamza Ziad

«Les jeunes du Grand Toronto lisent beaucoup plus en anglais pour le plaisir», selon Nadia Caidi, professeure titulaire à la Faculté des sciences de l’information de l’Université de Toronto. «La lecture en français reste beaucoup plus confinée au cadre scolaire.»

Elle souligne que cette réalité touche plusieurs élèves, tant dans les conseils scolaires francophones que dans les programmes d’immersion: le français demeure associé aux exigences académiques, tandis que l’anglais s’impose dans les pratiques de lecture de plaisir.

Conférence du CREFO, lecture chez les jeunes en contexte minoritaire
Nadia Caidi.

Parmi les causes évoquées, elle met en lumière un déficit de communication et de sensibilisation aux services offerts par les bibliothèques scolaires et publiques, ainsi qu’un manque d’information sur les collections disponibles.

Elle observe également une rupture marquée: si les ressources sont abondantes jusqu’en sixième année, une forme de déconnexion s’installe au secondaire. Les contenus proposés y sont à la fois moins adaptés aux goûts des jeunes et plus rares, contribuant à leur éloignement de la lecture.

Lire ou ne pas lire: au-delà de la question

Le Centre de recherche en éducation franco-ontarienne (CRÉFO), en partenariat avec l’Observatoire en immigration francophone au Canada (OIFC), a organisé, ce lundi 6 avril, une conférence intitulée «Lire ou ne pas lire?: ceci n’est pas la question (pour les jeunes en contexte minoritaire)».

Publicité

L’événement a mis en lumière le projet Reading as Belonging, du CRÉFO, consacré aux habitudes de lecture en français chez les jeunes Ontariens âgés de 13 à 18 ans.

Reposant sur une approche participative, le projet s’appuie sur des ateliers de co-design, des discussions de groupe et des journaux de lecture, réunissant des profils variés issus du Grand Toronto.

Il explore le rôle de la lecture dans les trajectoires identitaires, tout en analysant les facteurs d’accès, de découverte et d’appropriation des contenus francophones.

Conférence du CREFO, lecture chez les jeunes en contexte minoritaire
Carte illustrant la répartition des locuteurs francophones dans la région du Grand Toronto et de Hamilton, selon les données du recensement de 2021. Source: https://schoolofcities.github.io/gtha-language-map/

Des réalités régionales contrastées

«Ce projet repose en grande partie sur l’utilisation de cartographies pour mieux comprendre les pratiques de lecture des jeunes», explique Nadia Caidi. À travers ces représentations visuelles, les chercheurs mettent en évidence des écarts significatifs selon les territoires, notamment en matière d’accès aux ressources francophones.

Nisreen, l’une des participantes, illustre ces disparités à travers une cartographie personnelle de ses expériences. Elle indique notamment que ses parents, établis dans le Nord de l’Ontario, ont davantage accès à des ressources et à des livres en français qu’à Toronto, tandis que le Québec se distingue par une plus grande diversité de contenus, d’auteurs et de genres. À l’inverse, en Saskatchewan, l’accès au contenu francophone demeure plus limité.

Publicité

Nadia Caidi rappelle par ailleurs que les pratiques de lecture évoluent selon les expériences individuelles, voyages, intérêts personnels et découvertes, soulignant leur caractère dynamique et contextuel.

Entre langue et identité

«En tant qu’enseignante-bibliothécaire, ce que j’ai noté, c’est que l’offre actuelle de livres en français ne suscite pas l’intérêt de mes étudiants», observe Karen Devonish-Mazzotta, enseignante-bibliothécaire au conseil scolaire du district de Toronto (TDSB) et à l’Université de York.

Conférence du CREFO, lecture chez les jeunes en contexte minoritaire
Karen Devonish-Mazzotta.

«Il y a un décalage entre les collections disponibles et les réalités vécues de mes élèves.» Selon elle, il s’agit d’un véritable défi pour les étudiants de trouver du contenu qui parle de leur identité.

Dans ce contexte, certains jeunes décrivent les stratégies qu’ils adoptent pour maintenir un lien avec la langue française. Une participante mentionne notamment son désir de lire davantage sur ses origines philippines, à travers des récits, du folklore ou des histoires transmises par sa famille.

D’autres indiquent s’intéresser à des auteurs issus de différentes cultures. Plusieurs évoquent également le recours à des formats alternatifs pour faciliter l’accès au français.

Publicité

«Lorsque je consomme des contenus en français, j’aime écouter des livres audio ou regarder des vidéos ou des films, car cela me permet d’entendre l’accent», confie un participant en français langue seconde.

Lire sous pression

«J’aurais probablement apprécié davantage ce livre en français si ce n’était pas dans le cadre du cours», confie un participant au projet. «Parce que, quand c’est imposé, on le voit plus comme une obligation que comme quelque chose de plaisant.»

Cette observation, formulée à propos d’une œuvre étudiée en classe, met en évidence le poids du cadre scolaire dans le rapport à la lecture en français. Perçue comme une exigence, la lecture tend à perdre de son attrait et à être associée à une tâche plutôt qu’à une expérience personnelle.

À l’inverse, un autre participant souligne l’importance de la dimension sociale de la lecture. «Il m’est facile de trouver des personnes avec qui parler de livres en anglais», explique-t-il. «Mais c’est plus difficile en français, et je pense que cela fait définitivement partie de l’expérience de lecture.»

Ce témoignage met en lumière un enjeu souvent moins visible: au-delà de l’accès aux livres, la possibilité d’échanger, de partager et de discuter autour des œuvres influence également les habitudes de lecture.

Publicité

Vers une lecture de plaisir en français

Selon Luiza Abijaoude, élève dans une école du Conseil scolaire Viamonde, rendre le français plus attrayant pour la lecture de plaisir passe d’abord par un meilleur accès aux ressources. «Je suis inscrite dans une école 100% francophone, et pourtant je trouve que les ressources en anglais sont plus disponibles. C’est juste ridicule», confie-t-elle.

Elle insiste également sur la nécessité d’encourager davantage la lecture en français et de développer des communautés de lecteurs au sein des écoles.

Conférence du CREFO, lecture chez les jeunes en contexte minoritaire
Eugenia Doval.

De son côté, Eugenia Doval, coordonnatrice de stages à l’Université de l’Ontario français (UOF) et ancienne technicienne en bibliothèque, rappelle que les écoles francophones sont souvent de petite taille, avec des budgets par conséquent limités.

Elle souligne que les choix liés à l’acquisition de livres ou à l’invitation d’auteurs relèvent fréquemment de la discrétion des directions d’école.

Des pistes d’action concrètes sont également mises de l’avant. «Il faut rester proches des directions d’école, demander des livres, des romans, des auteurs qui parlent aux élèves, et créer des occasions de lecture», tout en insistant sur l’importance d’impliquer les conseils de parents et d’organiser des activités autour de la lecture.

Publicité

Auteurs

Partagez
Tweetez
Envoyez
Publicité

Pour la meilleur expérience sur ce site, veuillez activer Javascript dans votre navigateur