Une femme qui se veut libre et autonome


8 janvier 2008 à 13h45

Le 9 janvier 1908 naissait Simone de Beauvoir. Quelle que soit l’opinion que l’on ait à son sujet, on ne saurait passer sous silence le 100e anniversaire de la naissance de cette femme dont les idées allaient agiter bien des milieux de par le monde, en suscitant aussi bien l’enthousiasme le plus vif que l’opposition la plus ferme, voire à la condamnation sans réserve.

Sans entrer dans les détails de sa biographie, on peut retenir quelques faits qui ont certainement influé sur son comportement, ses réactions et son œuvre. Elle est née à Paris dans une famille bourgeoise d’abord aisée, lorsque son père était avocat. Sa mère est une catholique dévote, stricte et conformiste. Simone reçoit l’éducation des bonnes familles, classique et religieuse.

Sans doute en réaction à ce milieu, l’adolescente se déclare athée et décide de consacrer sa vie aux études et à l’écriture, ce qu’elle fera. En fait, elle suivra en quelque sorte les orientations de son père, passionné par le théâtre, au point de suivre des cours d’art dramatique, et par la littérature. Pour lui, «le plus beau métier est celui d’écrivain».

Il rêvait d’avoir un fils et, dans ces circonstances, un des problèmes de l’enfance de Simone sera d’être une femme. «Tu as un cerveau d’homme», lui disait son père. N’y aurait-il pas là les germes de l’œuvre marquante de Simone de Beauvoir, Le Deuxième Sexe?

Elle donne suite, en tout cas, à la conviction paternelle que «seules les études peuvent sortir [ses] filles de la condition médiocre dans laquelle elles se trouvent». Brillante élève, elle est séduite par la philosophie et s’inscrit à la Sorbonne où, parmi d’autres étudiants en philosophie, elle fait la connaissance de Jean-Paul Sartre, qui deviendra plus tard «le pape de l’existentialisme».

Cette rencontre sera déterminante dans sa vie et sa liaison avec Sartre maquera toute son existence, une liaison libre, basée sur «un accord: pas de mariage, pas de vie commune, pas d’enfant. Ils ne doivent pas être distraits de leurs destins de «grand écrivain», indique le sociologue Paul Yonnet.

Dans La Force de l’âge, Beauvoir s’exprime clairement à ce sujet: «Sartre n’avait pas la vocation de la monogamie. Entre nous, m’expliquait-il en utilisant un vocabulaire qui lui était cher, il s’agit d’un amour nécessaire: il convient que nous connaissions aussi des amours contingentes […] Nous conclûmes un autre pacte: non seulement aucun des deux ne mentirait à l’autre, mais il ne lui dissimulerait rien». On peut lire Tête-à-tête. Beauvoir et Sartre: un pacte d’amour, de Hazel Rowley (Édition Grasset, 2006), pour en savoir plus à ce sujet.

Après une période d’enseignement comme professeur de philosophie, elle (on?) y met fin en 1943 et s’adonne à ce qui l’intéressait vraiment, une carrière littéraire. Écrivaine prolifique, elle sera romancière, essayiste, auteure d’une pièce de théâtre, de mémoires, journaliste: une vingtaine d’œuvres de son vivant, dont en 1954 le roman Les Mandarins, qui lui vaudra le prestigieux Prix Goncourt et qui évoque un autre grand amour de sa vie, Nelson Algren, rencontré à Chicago en 1947.

Mais l’ouvrage le plus célèbre de tous est sans conteste Le Deuxième Sexe, paru en 1949 à Paris, chez Gallimard. L’ouvrage crée par ses grandes idées un véritable séisme dans le monde conservateur et «bien pensant» de l’époque. «Le livre qui parlait ouvertement du corps, du sexe en particulier, qui prenait la femme comme telle en considération, était un livre quasiment interdit. On le lisait en cachette», expliquait il y a peu la philosophe française Sarah Kofman.

Le livre fait scandale, ce qui lui vaut d’ailleurs un incontestable succès de librairie et plusieurs traductions. «Il va sans dire, note Danielle Arsenault, que cet ouvrage bouleverse tout le système de valeurs en place. Au début, les répercussions se font sentir surtout en France, mais très rapidement, l’influence de cette œuvre traverse les océans. Au Québec, le livre est même mis à l’index par l’Église. Ce n’est que dans les années 1960 que les Québécoises n’auront plus besoin de se le procurer dans la clandestinité et qu’elles pourront le lire en toute liberté.» (Simone de Beauvoir, monstre sacré du féminisme, Madame.ca)

Il est vrai que ce que prône S. de Beauvoir a quelque chose de révolutionnaire pour ce qui est de la condition féminine. Non seulement revendique-t-elle pour les femmes le droit à l’avortement, mais elle rejette la fonction maternelle comme rôle essentielle de la femme. Pour elle, il n’y a pas d’infériorité féminine naturelle, celle-ci n’est qu’une construction sociale d’un monde dominé par la masculinité.

C’est ainsi qu’elle écrit cette assertion célèbre: «On ne naît pas femme: on le devient.» (p. 285) Et en 1978, dans un entretien au journal Le Monde, elle répète: «Je maintiens tout à fait la formule: «On ne naît pas femme, on le devient.» Tout ce que j’ai lu, vu, appris pendant ces trente années m’ont confirmée dans cette idée. On fabrique la féminité comme on fabrique d’ailleurs la masculinité, la virilité.»

On ne saurait résumer en quelques lignes un ouvrage qui continue de faire l’objet d’études ou de contestations. Il ne faudrait pas oublier ses autres œuvres et notamment une remarquable trilogie autobiographique – Mémoires d’une jeune fille rangée, la Force de l’âge, la Force des choses – qui raconte l’itinéraire d’une femme qui tente de redéfinir sa situation de femme et d’intellectuelle dans la société du XXe siècle.

Elle a soulevé des questions qui sont encore d’actualité, comme en témoignent les travaux de la Simone de Beauvoir Society, dont le 15e colloque international a eu lieu à Montréal en mai 2007.

«La société a déjà intégré une bonne part de ses pensées sur la liberté et les droits de l’homme mais ses ouvrages donnent encore de la force pour continuer à se battre contre les injustices et à résister aux obscurantismes, si menaçants à l’égard des femmes. Il reste de nombreuses questions d’inégalités, de violences, d’intégrisme religieux de tous bords qui veulent reprendre le contrôle des corps et de la pensée des femmes», disait récemment Claudine Monteil, auteure de Simone de Beauvoir, Le Mouvement des Femmes, Mémoires d’une Jeune Fille Rebelle (éditions Alain Stanké, Montréal 1995) dans lequel elle raconte son engagement au côté de Simone de Beauvoir dans le mouvement des femmes et son amitié avec elle jusqu’à sa disparition en 1986.

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