Sur la plage de la liberté


29 juillet 2014 à 10h20

Si vous regardez RDI, vous savez que Claudine Bourbonnais est journaliste, animatrice des émissions d’information et présentatrice des nouvelles à RDI week-end. Cette année, elle est devenue écrivaine en publiant Métis Beach, un roman plein de rebondissements finement architecturés.

Si je devais résumer le livre en une seule phrase, je dirais que Métis Beach cherche à prouver que l’argent et la célébrité ne sont pas nécessairement deux saloperies qui pourrissent l’âme. Pour y arriver, l’auteure crée le personnage Romain Carrier, alias Roman Carr, qu’on suit sur une période de quarante ans, soit de 1962 à 2003.

L’action se déroule tour à tour à Los Angeles, Montréal, Métis Beach, New York, San Francisco et Calgary. L’approche n’est pas linéaire; les flash-backs nous ramènent souvent en Gaspésie, Métis Beach étant une couverture fictive de Métis-sur-Mer.

Claudine Bourbonnais joue très bien la carte de l’Hier et de l’Aujourd’hui en illustrant comment «le passé finit tôt ou tard par nous rattraper». Son personnage principal est un fonceur dont la devise pourrait s’énoncer comme suit: «C’était avant. Ce qui arriverait après dépendrait de moi seul.»

Romain Carrier est Gaspésien, donc Canadien. Roman Carr est New Yorkais, puis Californien, donc Américain. Scénariste d’une série qui se veut une satire des églises évangéliques, il connaît un succès fabuleux, mais s’attire des ennemis chez les fondamentalistes chrétiens qui lui reprochent vertement de banaliser l’avortement.

J’ai mentionné plus tôt que Métis Beach regorge de rebondissements bien architecturés. La romancière nous tient en haleine grâce à des soubresauts ingénieux ou à des virements coup-de-poing. Son scénario démontre bien que «les Américains croient aux nouveaux départs».

Claudine Bourbonnais aime les phrases courtes et sans verbe: «L’aéroport de Los Angeles. Un lundi matin, occupé. Des hommes d’affaires, des touristes.» Ou encore: «Le vent froid, cinglant de la mer.»

Son style est concis et efficace. Elle peint parfois un personnage en coups de crayon qui agissent comme une mitraillette: «Un visage mi-angélique, mi-méphistophélique. Une bouche gourmande, un nez retroussé, des joues rebondies à la Jon Voight, dont il avait la blondeur féminine, et des yeux bruns, perçants qui vous narguaient.»

Ses portraits incluent souvent des références à la littérature ou au cinéma: «Un caractère bouillant, de la chutzpah – du culot –, de la repartie corrosive comme du vitriol, des yeux noirs pétillants d’intelligence et quelque chose d’Ava Gardner dans la forme du visage.»

Métis Beach est une fresque finement ciselée des sixties et seventies. On passe de La Fureur de vivre avec James Dean et Natalie Wood à The Feminine Mystique de Betty Friedan. On écoute la musique de Dizzy Gillespie, Charlie Parker ou Thelonious Monk. On lit Jack Kerouac, Allen Ginsberg ou William Burroughs.

À l’époque où Friedan publie son ouvrage, un personnage du roman lance un livre intitulé The Next War. Pas une guerre contre les hommes, écrit l’auteure, plutôt «une guerre contre les stéréotypes indécrottables que les hommes – publicitaires, écrivains, journalistes, psychiatres, médecins – entretenaient avec soin pour maintenir les femmes dans un état de soumission».

Je ne peux résister à la tentation d’inclure une autre citation, un peu longue, mais qui résume bien, avec des mots lapidaires, l’idée que plusieurs d’entre nous avons de nos voisins du Sud: «Cette ignorance des Américains m’a toujours sidéré. À croire que le Canada était une sorte de bâtiment quelconque, dépourvu d’intérêt, pas très loin de chez eux, devant lequel ils passaient tous les jours sans lui prêter attention. Oh, bien sûr, on leur avait dit une fois qu’il s’agissait d’un autre pays, et cela leur avait suffi.»

Métis Beach aborde la question du féminisme, de la guerre au Vietnam, des droits des Noirs, des hippies… Rien sur le mouvement de libération homosexuelle. Bien qu’on croise un obscur personnage gai à San Francisco, la thématique LGBT demeure absente du roman.

Il n’en demeure pas moins que le roman traduit l’extraordinaire mouvement de libération qui a marqué les années 1960 et 1970, les dérèglements qui l’ont accompagné, certes, mais surtout l’irrépressible idéalisme qui a emporté alors toute une jeunesse.

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