Santé mentale des journalistes: couvrir l’horreur à distance 

Santé mentale des journalistes
Ivanoh Demers, à Montréal, lors des mobilisations étudiantes en 2012. Photo: Olivier Pontbriand
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Publié 09/04/2024 par Marianne Dépelteau

Les conflits à l’étranger et les horreurs qu’ils engendrent sont de plus en plus visibles sur tous nos écrans. Pour certains journalistes, regarder les images de ces affrontements peut représenter un travail à temps plein et un risque pour leur santé mentale.

«Ceux qui ont rapporté les impacts les plus importants avec des histoires de traumatismes étaient des travailleurs des médias qui passaient beaucoup de temps à revoir des images ou des détails dérangeants, notamment les journalistes vidéos, les caméramans, les podcasteurs, les monteurs et libraires vidéos et les recherchistes.»

Ce constat est tiré du rapport Prenez soin de vous du Forum des journalistes canadiens sur la violence et le traumatisme, datant de 2022.

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Anthony Feinstein. Photo: Doug Nicholson

«Le taux de [syndrome de stress posttraumatique] (SSPT) n’est pas aussi élevé que celui d’un journaliste terrain qui risque sa vie. Mais il est certain que certaines personnes vulnérables peuvent souffrir de SSPT, de dépression ou d’anxiété après avoir été exposées à ce matériel visuel très dur», confirme Anthony Feinstein, professeur de psychiatrie à l’Université de Toronto.

Il explique qu’en 2013, l’Association américaine de psychiatrie a ajouté aux causes possibles du SSPT l’exposition répétitive à du matériel visuellement traumatique.

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«Ça ne concerne pas la population générale. La personne qui écoute les nouvelles du matin chez elle ne souffrira pas de SSPT», précise-t-il. «On parle de gens qui font ce travail et qui sont exposés à beaucoup de contenus difficiles.»

Des guerres à la vue de tous

La conseillère d’orientation spécialisée en trauma, Marylou Tardif, a été appelée à intervenir dans quelques salles de nouvelles depuis l’attaque du Hamas du 7 octobre 2023 en Israël.

«Les journalistes me demandaient surtout comment ils pouvaient être moins exposés. Ils se disaient fatigués», rapporte-t-elle. «On parlait beaucoup de stress et d’anxiété.»

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Marylou Tardif. Photo: Courtoisie

Elle se demande si ce n’était pas la goutte de trop. «Est-ce que ce n’est pas le cumul, justement? Il y a eu [des guerres], la pandémie, ça a été super difficile pour les journalistes. On dirait que depuis des années, le métier est beaucoup moins facile aussi.»

S’il y a toujours eu des guerres, aujourd’hui, elles se déroulent à la vue de tous.

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«J’ai lu une citation de Baudelaire, qui écrivait au milieu du XIXe siècle disant que lorsqu’il ouvre son journal le matin avec son petit déjeuner, il n’y a que des mauvaises nouvelles», raconte Anthony Feinstein.

«Il y en a toujours eu, mais je pense que ce qui est différent aujourd’hui, c’est qu’elles proviennent de nombreuses sources. En plus, on les reçoit maintenant avec des images [plus explicites]. Il n’y avait pas de photographie pour Baudelaire. On ne recevait pas de photos, on ne recevait pas de vidéos.»

«Contenu très difficile à regarder»

Le professeur pense notamment aux journalistes qui filtrent le matériel audiovisuel envoyé par des témoins ou qui circule sur les médias sociaux. «Il y a des gens qui font ce travail pendant des heures, jour après jour. Ils ne sont pas en zone de guerre, ils ne risquent pas leur sécurité, mais c’est du contenu très difficile à regarder.»

Marylou Tardif affirme que la littérature scientifique suggère que «le cerveau ne fait pas [forcément] la différence où tu es»: «Si tu es stressé, que tu sois en télétravail, que tu sois sur le lieu de travail, le cerveau ne le sait pas.»

«Que ce soit des images, des mots, des textes ou des vidéos, ça peut créer un trauma ou non. Ça va dépendre de la personnalité de la personne et de son historique avec les traumas», ajoute-t-elle.

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Le pouvoir de l’image

Le photojournaliste Ivanoh Demers est conscient du pouvoir que détiennent ses photos. Il doit choisir celles qui représentent l’histoire le plus exactement possible, mais il ne contrôle pas comment elles seront reçues par les lecteurs.

«L’image, ça touche un nerf, qui est l’émotion. Parfois, vous allez faire un lien qui n’a aucun rapport avec n’importe qui d’autre qui va voir la photo.»

«Si vous avez quelqu’un qui est mort à terre avec un toutou et que vous avez le même toutou, vous allez être traumatisé pendant une semaine. C’est quand vous vous reconnaissez que ça fait mal», décrit-il.

Une photo qui a marqué l’Occident

C’est de cette façon qu’il explique l’impact qu’a eu, en 2015, la photo du cadavre d’un jeune enfant syrien retrouvé noyé sur une plage européenne. «Cette photo a marqué l’Occident», rappelle Ivanoh Demers. «Pourquoi? Parce que le petit garçon était habillé comme un Occidental. Il avait des petites chaussures et un petit teeshirt.»

Selon le photojournaliste, «quand l’Occident au complet a vu le garçon tout bien habillé, c’était leur garçon».

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Au moment de prendre une photo, l’adrénaline protège en quelque sorte le photographe, explique Ivanoh Demers. C’est autre chose après coup. Récemment, il a regardé des photos qu’il a prises à Haïti, il y a 10 ans.

«J’ai été estomaqué par les images parce que je n’avais pas du tout vu ça comme ça», relate-t-il. «Ça m’a beaucoup affecté quand j’ai revu mes photos; des gros, gros évènements, revoir ces photos avec du recul, plus tard, c’est souvent pénible, c’est souvent difficile.»

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Ivanoh Demers a été photographe pour La Presse et travaille maintenant à Radio-Canada. Photo: Martin Chamberland

Savoir décrocher

Ivanoh Demers applique une règle à notre monde numérique: «Il faut décrocher.»

«Je suis beaucoup sur mon téléphone parce que je suis un des seuls photographes de Radio-Canada, donc je suis tout le temps dans la nouvelle. Des fois, il faut que je fasse exprès, que je ferme mon téléphone et que je le mette de côté.»

L’incapacité de déconnecter est un grand défi que Marylou Tardif voit couramment chez les journalistes. «Même si ton patron n’est pas content, la fin de semaine, tu n’es pas payé : tu reprendras. Je pense que c’est correct d’être en contact avec du laid. On est capable d’en prendre, mais tu fais déjà ça [pendant] 40 heures de la semaine…»

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