Santé en français: des solutions pour éviter la «tempête parfaite»

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L'hôpital Montfort à Ottawa.
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Publié 16/03/2026 par Camille Langlade

Vieillissement de la population, départs à la retraite, manque de relève: la pérennité des services de santé en français dans les communautés francophones en situation minoritaire est menacée. Mais au-delà du diagnostic alarmant, un nouveau rapport propose une feuille de route jusqu’en 2035 pour rectifier le tir.

Les communautés francophones en situation minoritaire se trouvent «à l’épicentre d’une tempête parfaite», alerte un récent rapport commandé par le Réseau de développement économique et d’employabilité (RDÉE Canada) et la Société Santé en français (SSF).

Dix professions clés

La main-d’œuvre francophone dans le secteur de la santé reste précaire. En cause: le vieillissement des effectifs, le manque de données linguistiques et les obstacles à l’intégration des immigrants. Sans parler des inégalités d’une province à l’autre.

Pour poser le diagnostic, l’étude examine dix professions clés, allant de la médecine familiale aux soins infirmiers.

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Antoine Désilets. Photo: courtoisie

Résultat: la pénurie en santé qui touche déjà tout le pays sera vécue de façon plus marquée par les communautés francophones. «L’écart risque de grandir entre le nombre de gens qui quittent et le nombre de gens qu’on est capable de former», résume le directeur général de la SSF, Antoine Désilets.

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«On s’attend à un choc démographique assez considérable dans la mesure où il y aura énormément de départs à la retraite», confirme le gestionnaire de la recherche et de l’analyse des politiques publiques au RDÉE Canada, Jean-François Parent.

«Le problème, il est grand, mais il n’est pas sans solution. Il y a des façons d’agir», rassure Antoine Désilets.

En réponse aux pénuries actuelles, les auteurs du rapport proposent une stratégie opérationnelle jusqu’en 2035 et une refonte de l’écosystème, à commencer par la mise sur pied d’une structure de gouvernance nationale.

Réponse concertée et nationale

Pour s’attaquer au problème, cela prend «une approche concertée au niveau national», affirme Jean-François Parent; entre les parties prenantes, les organismes et les professionnels du milieu, «dans un espace de concertation et d’échange qui va permettre de trouver des solutions».

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Jean-François Parent. Photo: courtoisie

«Le gouvernement du Canada a déjà mis en place certaines mesures dans l’entretemps entre la fin de notre étude et sa diffusion», reconnaît le responsable.

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Les programmes fédéraux devraient également tenir compte des spécifiés des communautés francophones en situation minoritaire. «Ce qui s’aligne également avec les objectifs de la nouvelle Loi sur les langues officielles, de tendre vers l’équité et la représentativité.»

Deux rapports complémentaires

Un autre document sur la santé en français a fait parler de lui il y a peu. Le 13 février dernier, le Comité sénatorial permanent des langues officielles a dévoilé un rapport contenant 14 recommandations à l’intention du gouvernement fédéral pour remédier aux difficultés d’accès aux soins dans sa langue.

«Plusieurs recommandations et constats concordent avec le rapport qui a été présenté par le Sénat. On est vraiment content que deux études indépendantes aient des résultats similaires. Ça prouve que, d’un point de vue validité scientifique, ça se tient», souligne Jean-François Parent.

«Il y a un alignement au niveau des stratégies à mettre en œuvre, confirme de son côté Antoine Désilets. On a besoin d’attention sur cet enjeu-là.»

Cartes santé et bilinguisme

Parmi les mesures envisagées, l’utilisation d’un identifiant linguistique sur les cartes santé et dans les registres professionnels permettrait de mesurer plus précisément l’offre et la demande.

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Antoine Désilets prend comme modèle l’Île-du-Prince-Édouard, qui a introduit une carte d’assurance-maladie bilingue, où figure la langue de service préférée par la personne. «Récemment, il y avait un besoin d’ouvrir de nouveaux lits pour personnes aînées et ils ont utilisé les données linguistiques pour s’assurer de répondre à la demande francophone.»

Un parfait exemple selon lui de ce qui devrait être fait: des données sur les besoins et sur l’offre de services, «puis une planification qui tient compte des deux morceaux».

«Le bilinguisme n’est pas qu’un simple atout, mais une compétence professionnelle essentielle, et il doit être reconnu», écrivent les auteurs de l’étude, qui suggèrent des incitatifs financiers et d’autres mécanismes de reconnaissance.

«Des fois, c’est reconnu, des fois, ça ne l’est pas, donc il y a un manque d’homogénéité dans la façon que c’est appliqué au Canada», indique Jean-François Parent.

Pour pallier le manque de données linguistiques, le ministère fédéral Santé Canada dit travailler de près avec Statistiques Canada pour inclure des variables linguistiques dans leurs enquêtes, notamment sur l’accès aux soins de santé et l’expérience de soins.

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«Ils collaborent également à l’élaboration d’enquêtes qui permettent de recueillir des données sur les points de vue et les expériences des personnes qui vivent dans des CLOSM», précise Santé Canada par courriel.

Des analyses sont d’ailleurs en cours sur les résultats du module santé de l’enquête postcensitaire sur la population de langue officielle minoritaire, à paraître à l’été 2026.

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Quelques intervenants importants en santé en Ontario: Estelle Courty Duchon (Centre francophone du Grand Toronto), Dominic Giroux (Hôpital Montfort), la ministre Natalia Kusendova-Bashta (Soins de longue durée), Natalie Aubin (Conseil de planification des services de santé en français). Photos: archives l-express.ca

L’indispensable reconnaissance des acquis

Pour favoriser l’intégration du personnel issu de l’immigration, le plan suggère d’éliminer certaines barrières linguistiques, comme les tests d’anglais imposés aux francophones dans des milieux de travail bilingues.

«On demande aux gens de maîtriser l’anglais avant de joindre des bridging programs [programmes de formation relais]. Malheureusement, il y a beaucoup de migrants francophones pour qui l’anglais est insuffisant à leur arrivée», observe Antoine Désilets.

De plus, plusieurs immigrants francophones qui pourraient travailler dans le domaine de la santé ne peuvent pas être recrutés, leurs diplômes étrangers n’étant pas reconnus au Canada.

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Le rapport propose la création de «corridors de recrutement» directs avec l’étranger et la mise en place de programmes passerelles simplifiés afin que les médecins et le personnel formés à l’étranger puissent exercer rapidement.

Le numérique au service de l’humain

Autre piste: accélérer le déploiement de la télésanté en français et d’outils d’intelligence artificielle (IA) pour repérer et orienter automatiquement les patients francophones vers des soignants parlant leur langue.

«Il y a l’intégration éthique et responsable des technologies de l’IA, qui ne doit pas nécessairement remplacer les professionnels de la santé, au contraire. Cela peut optimiser les pratiques de travail», croit Jean-François Parent.

Il mentionne des technologies qui permettent d’analyser des radiographies et détecter certains symptômes de façon accélérée. «Comme ça, on augmente le temps devant le patient et moins derrière le bureau à regarder des documents PDF.»

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Votre service de télé-médecine est-il francophone? Photo: iStock.com/Natali_Mis

Un problème loin d’être insoluble

Augmenter la formation, reconnaître les diplômes des personnes issues de l’immigration et mieux identifier les professionnels déjà dans le système: voici déjà trois pistes à suivre, énumère Antoine Désilets. «Ça demande une volonté politique et des systèmes de santé qui sont soutenus pendant de longues périodes.»

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«Oui la situation est complexe, oui la situation implique plusieurs parties, mais on peut être justement une partie de la solution à long terme. Il faut garder à l’esprit qu’on peut toujours tendre vers un meilleur système», rappelle Jean-François Parent.

À court terme, il cite des initiatives déjà mises en place ces dernières années pour renforcer la reconnaissance des acquis des professionnels obtenus à l’étranger.

Certaines provinces proposent des programmes accélérés en immigration pour répondre au manque de professionnels de santé, comme c’est le cas en Ontario. «C’est le genre de choses qui pourraient être mises en place facilement en 12 à 18 mois.»

Pour l’ensemble du système de santé en revanche, «on parle de changements qui nécessiteraient une décennie», estime-t-il.

L’inclusion de clauses linguistiques dans les accords de transfert fédéraux-provinciaux constituerait aussi, à ses yeux, une bonne porte d’entrée. «Mais il y a également des programmes qui pourraient être créés de financement direct aux provinces et territoires avec une lentille 100 % francophone. […] Il y a plusieurs formes que ça pourrait prendre, ça pourrait d’ailleurs faire partie du nouveau Plan d’action sur les langues officielles.»

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Une salle de la clinique du Centre francophone du Grand Toronto. Photo: archives l-express.ca

Des fonds fédéraux dédiés

Le Programme pour les langues officielles en santé de Santé Canada – qui fait partie du Plan d’action pour les langues officielles 2023-2028 – vise à améliorer l’accès aux services de santé pour les communautés de langue officielle en situation minoritaire.

Ce programme a appuyé la formation de plus de 10 000 professionnels de la santé et a permis à plus de 12 000 professionnels de la santé existants de suivre de la formation linguistique, rapporte Santé Canada par courriel.

À l’interne, le ministère a développé «une politique et des outils pour guider l’application d’une perspective qui tient compte des langues officielles dans toutes ses activités, [qui inclut] les transferts et les ententes bilatérales avec les provinces et les territoires».

Il prend un cas concret. Le nombre de médecins omnipraticiens opérant en milieu minoritaire francophone est d’approximativement 2000 professionnels partout au pays, insuffisant pour combler la demande.

«Est-ce qu’on pourrait bonifier, par exemple, le montant de professionnels à 2500 ou 3000 dans les 10 prochaines années pour compenser? C’est un jump qui est plus ou moins significatif, mais qui aurait un énorme impact dans la vie des communautés. Juste augmenter de 500 ou 1000 professionnels ferait toute une différence.»

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L’idée est lancée.

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