Pour l’indépendance financière des femmes

Une littératie à acquérir à l'école et dans la communauté

Serge Paul de Viamonde, Dada Gasirabo d'Oasis, Adama Touré de la Maison, Marine Hascoët du CFT et Guy Lucas du SÉO.


7 décembre 2017 à 10h00

Les femmes francophones du Grand Toronto peinent à trouver une indépendance financière, notamment à cause d’un marché financier complexe qui abuse de leur méconnaissance et leur vend parfois des produits financiers inutiles ou mal adaptés à leurs besoins.

C’est ce que nous apprend la recherche ESSOR : Collaborer pour la préparation financière des femmes d’Oasis Centre des femmes, qui a enfin donné de premiers résultats, après un travail de deux ans mené avec sept organismes: La Maison, le Conseil scolaire Viamonde, la Société économique de l’Ontario (SÉO, ancien RDÉE), le conseiller financier Rajiv Bissessur, le Centre francophone de Toronto (CFT) et le Mouvement ontarien des femmes immigrantes (MOFIF).

Ce mardi 5 décembre, c’est la présidente du MOFIF, Fayza Abdallaoui, agente à la préparation à l’emploi pour l’enquête, accompagnée de représentants et représentantes de chaque organisme, qui présentait ces résultats au Collège Boréal, au cours d’une journée sur le thème de la «littératie financière».

«La littératie financière… c’est un concept compliqué, ça ne parle pas vraiment, il faut trouver d’autres termes, plus concrets», considère Marine Hascoët, directrice du Service Emploi du CFT.

Fayza Abdallaoui
Fayza Abdallaoui

Éducation financière

La littératie financière désigne en fait l’éducation financière, comme on peut l’enseigner à l’école, mais aussi dans des ateliers réservés aux adultes.

Comment épargner, comment bien tenir ses comptes, comment résoudre des problèmes financiers, comment se faire un budget… Ces notions sont primordiales pour l’épanouissement des individus en société, mais elles ne sont pas toujours bien maîtrisées.

Au Canada, des cours d’éducation financière existent déjà – mais les professeurs sont-ils bien formés pour l’enseigner?

Selon Serge Paul, de Viamonde, les enseignants doivent être formés à la littératie financière et à comment l’enseigner. «On ne peut pas demander à un prof qui lui-même a des problèmes financiers, ou ne sait pas tenir ses comptes, d’éduquer les jeunes sur le sujet.»

Formation du personnel

C’est pourquoi le travail réalisé ces deux dernières années par les huit organismes a abouti à la nécessaire implication d’un neuvième, l’Entraide budgétaire Ottawa (EBO), dont le rôle serait d’envoyer des intervenants former les enseignants et le personnel des organismes francophones torontois à enseigner la littératie financière aux jeunes et aux personnes concernées.

Rajiv Bissessur, dont l’intervention portait sur l’épargne, a également souligné que les problèmes financiers influencent la santé physique et mentale.

Marine Hascoët a rappelé à quel point il était compliqué pour les nouveaux arrivants et nouvelles arrivantes francophones de saisir les subtilités du système bancaire canadien. C’est pourquoi le CFT offre un service d’explication et d’accompagnement dans l’ouverture d’un compte en banque, mais aussi un service d’aide à la déclaration d’impôt (la Clinique de l’impôt), ou encore une éducation financière directement liée à l’emploi, qui apprend aux jeunes à négocier un salaire avec un employeur.

Mais pour Guy Lucas, de la SÉO, il faut éduquer les populations de façon à ce que l’information vienne directement à eux. Il propose l’idée de «capsules», rédigées par la SÉO et publiées par des médias francophones, pour conseiller la communauté dans ses choix financiers.

Et les femmes?

Mais, avec ESSOR, c’est aux femmes francophones qu’on s’intéresse. Dans notre société, l’ensemble des revenus des femmes est de  18% inférieur à celui les hommes. Jeunes filles, on les prédestine souvent encore à l’entretien du foyer et à devenir mères, les écartant de carrières professionnelles vers lesquelles elles pourraient s’orienter.

De ce fait, dans un couple hétérosexuel, les femmes sont en majorité dépendantes financièrement des hommes.

Or, «aujourd’hui, malheureusement, un mariage sur deux finit par un divorce», indique Serge Paul.  «Les femmes seules se retrouvent donc souvent avec de gros problèmes financiers.»

C’est un des objectifs de l’enquête ESSOR: démontrer la nécessité de sensibiliser les femmes à la littératie financière afin d’aider à leur émancipation et leur indépendance.

«Le leadership et l’entrepreneuriat sont  des domaines enseignés à l’école, au secondaire du moins, de manière assez globale», rappelle Serge Paul. «En nous impliquant avec ESSOR, nous, le Conseil scolaire public Viamonde, souhaitons développer l’aspect financier, notamment du côté des jeunes filles. Et ça marche très bien! Elles peuvent ensuite elles-mêmes éduquer leurs parents à ce niveau-là, leurs mères, car elles sont souvent issues de familles de nouveaux arrivants. On veut les aider à être plus indépendantes.»

Intersectionnalité

Les huit organismes rassemblés autour d’ESSOR favorisent aussi «l’intersectionnalité»: le cumul d’expériences liées à l’appartenance à plusieurs minorités (ethniques, sexuelles, religieuse, etc.).

C’est ce qu’a voulu illustrer Dada Gasirabo, directrice générale d’Oasis Centre des femmes, en prenant pour exemple son expérience personnelle intersectionnelle. «En tant que directrice d’Oasis, on considère que je suis privilégiée. Et c’est vrai, par rapport à certaines de mes collègues. Mais il ne faut pas oublier que je suis aussi une femme, noire, immigrée.»

En réunissant des organismes comme La Maison, le MOFIF, ou encore  Viamonde, Dada Gasirabo a pensé à leur intersection: aux femmes qui cumulent les expériences d’immigration, de violences, d’étudiante… Ainsi, comme le confirme l’enquête ESSOR, une femme née au Canada fera face à moins de problèmes financiers qu’une femme immigrante.

Pour Guy Lucas, il est important de donner de la visibilité aux femmes francophones. Marine Hascoët considère nécessaire d’informer les femmes sur la littératie financière. Adama Touré, de la Maison, pense qu’il faut outiller davantage les intervenants et intervenantes, pour former les femmes à leur indépendance financière. Dada Gasirabo, quant à elle, estime qu’il faut responsabiliser les gouvernements et la société.

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