Pour le délire de l’évasion et le plaisir de la réflexion


12 mai 2009 à 14h18

L’écrivain Henning Mankell est connu pour ses nombreux romans policiers centrés autour de l’inspecteur suédois Wallander, qui lui ont valu d’importants prix littéraires. Comme il partage sa vie entre la Suède et le Mozambique, Mankell a aussi écrit des romans ayant trait à l’Afrique. C’est le cas de son tout dernier ouvrage intitulé Le Cerveau de Kennedy, titre plus accrocheur que révélateur.

Dans ce roman de 400 pages, le lecteur a une bougeotte aigue puisqu’il suit la protagoniste dans un véritable chapelet de départs et d’arrivées: Athènes – Johannesburg – Stockholm – Visby – Stockholm – Melbourne – Bangkok – Francfort – Barcelone – Madrid – Johannesburg – Maputo – Johannesburg – Francfort – Athènes – Francfort – Stockholm – Östersund – Stockholm – Francfort – Johannesburg – Maputo – Johannesburg – Madrid – Barcelone – Stockholm. L’action de ce thriller – vous l’aurez deviné – se déroule principalement entre la Suède et l’Afrique.

À l’automne 2004, l’archéologue Louise Cantor, 54 ans, quitte son chantier de fouilles du Péloponnèse pour rentrer en Suède. Impatiente de revoir son fils de 25 ans, elle le trouve mort dans son appartement de Stockholm. Qui a tué Henrik? Pas un instant Louise ne veut croire que son fils unique se soit suicidé en absorbant une overdose de somnifères. Avec l’énergie du désespoir et une obstination d’archéologue, elle va tenter de rassembler les indices – comme elle réunit chaque tesson de céramique sur un site de fouille archéologique – et de reconstituer, fragment par fragment, les dernières années d’une vie brutalement interrompue.

Secondée par Aron, le père d’Henrik, qu’elle est allée chercher au fin fond de l’Australie, Louise découvre que son fils avait une vie secrète, émaillée d’inquiétantes zones d’ombre. Pourquoi Henrik s’intéressait-il tant au cerveau du président Kennedy, disparu lors de son autopsie? Pourquoi avait-il un appartement clandestin à Barcelone? D’où provenaient les grosses sommes d’argent dont il disposait? Que faisait-il au Mozambique dans un mouroir pour malades atteints du sida? Ces questions se rapportent toutes à des «fragments ou murmures du passé, [sans lesquels] il n’y a pas de présent, pas d’avenir, rien.»

Pour comprendre «pourquoi» Henrik est mort, Louise doit comprendre «pour quoi» il voulait vivre. Cela hante Louise au plus haut point; la mère sent qu’elle aussi a été tuée au moment de la mort de son fils. «Non, je ne suis pas en vie. […] Celle que tu vois est une autre personne que moi. Je ne sais pas encore qui c’est. Mais tout a changé.»

Quand son ex-mari disparaît brusquement à Barcelone, sans laisser de traces, Louise comprend qu’elle est aux prises avec des forces occultes qui la dépassent. Au bord du gouffre mais plus déterminée que jamais, elle se laisse conduire jusqu’au cœur de l’Afrique. Une vérité effroyable l’y attend. On a beau lui dire qu’elle se trompe en prenant des ombres pour des hommes et des coïncidences pour un complot, Louise maintient le cap, même devant les pires horreurs.

À travers ce thriller palpitant et lucide, Henning Mankell exprime sa colère contre le cynisme du monde occidental face au lent naufrage d’un continent rongé par le sida. Le romancier décrit comment on donne des médicaments qui n’ont même pas été testés sur des animaux, pour voir s’il y a un remède une fois la maladie déclarée. Pour les gens qui font subir ces tests, «les hommes, les rats et les chimpanzés sont interchangeables […] et qui s’inquiétera qu’on sacrifie ainsi des Africains, si cela permet de produire des vaccins ou des médicaments dont profiteront les Occidentaux?»

Mankell note qu’un virus n’a pas de conscience; «on ne peut pas lui reprocher d’ignorer la différence entre la vie et la mort, il fait ce pourquoi qu’il est programmé: survivre, créer d’autres générations de virus poursuivant le même but, la survie.»

Du même souffle, l’auteur montre comment un virus peut aussi avoir pour effet de produire le chaos lorsqu’il s’appelle «virus de l’avarice, type 1». Ce genre de virus se propage aussi vite et il est aussi dangereux que la maladie endémique!

Le Cerveau de Kennedy est un roman fort bien architecturé, avec plein de rebondissements. On ne s’ennuie jamais, bien au contraire. L’écriture est finement ciselée et la traduction est très réussie.

Lorsqu’un personnage demande si les gens ont une conscience morale, un autre lui répond qu’ils n’en ont presque jamais. «Les pauvres parce qu’ils n’en ont pas les moyens, les riches parce qu’ils pensent que ça leur coûtera trop cher.»

Henning Mankell excelle dans l’art de pondre ce genre de phrases lapidaires. En voici deux autres exemples: «Ce qui n’est pas possible est le pire qui puisse arriver.» et «La véritable antichambre de la mort est la salle d’accouchement.»

Si vous cherchez le délire de l’évasion et le plaisir de la réflexion, je vous recommande fortement ce quinzième roman de Henning Mankell à avoir été traduit du suédois en français et publié aux Éditions du Seuil.

Henning Mankell, Le Cerveau de Kennedy, roman traduit du suédois par Rémi Cassaigne, Paris, Éditions du Seuil, 2009, 400 pages, 34,95 $.

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