Plaidoyer pour la dignité et la liberté

La vie tumultueuse du premier ambassadeur africain en Europe

Wilfried N’Sondé, Un Océan, deux mers, trois continents, roman, Éditions Mémoire d’encrier, 2018, 248 pages, 24,95 $.


15 avril 2018 à 9h00

Le nom de Nsaku Ne Vunda ou Dom Antonio Manuel est peu connu. Il est pourtant le premier ambassadeur d’Afrique en Europe, près le Saint-Siège plus précisément (1608). Wilfried N’Sondé raconte la vie tumultueuse de ce prêtre dans le roman Un Océan, deux mers, trois continents.

L’histoire commence en 1604 dans le royaume du Kongo – État dont le territoire est aujourd’hui réparti entre la République démocratique du Congo, le Congo-Brazzaville, l’Angola et le Gabon. Les habitants du Kongo sont les Bakongos.

Nsaku Ne Vunda, prêtre d’environ 33 ans, ordonné sous le nom de Dom Antonio Manuel, est choisi par Alvaro II, monarque du Kongo. Sa mission consiste à convaincre le pape de «faire jouer son autorité sur les monarques d’Europe afin que ceux-ci abolissent l’esclavage».

Jeune, Nsaku Ne Vunda est décrit comme un être doux ouvert à la détresse des autres; prêtre, il est considéré comme «un médium entre les mondes terrestre et invisible».

Lorsqu’il apprend le rôle que le roi lui demande, il se rappelle un cours de géographie et trace une ligne qui contourne la bosse de l’Afrique de l’Ouest pour se diriger vers le nord, traversant le détroit de Gibraltar pour enfin s’arrêter à Rome, «l’endroit le plus saint de la terre». Mais ce n’est pas du tout comme ça que le voyage se passera.

Dom Antonio Manuel s’embarque sur un bateau rempli d’esclaves bakongos, un négrier à destination d’abord du Brésil. Ce voyage allait «altérer fortement les fondements de sa foi. Qui avait pu inventer la haine et le mépris justifiant les atrocités qui se commettaient sur le vaisseau?»

Ce dont le prêtre bakongo est témoin demeure «aux antipodes de l’imaginable». L’auteur décrit des scènes de répression qui atteignent «un degré de brutalité ahurissant». Le vaisseau devient «un temple de l’ignoble».

Wilfried N’Sondé a certainement mené une recherche exhaustive pour en arriver à peindre une telle «humanité de laideur, de méfiance et d violence». La seule liberté dont jouissent les esclaves est celle de pleurer. Les marins, eux, obéissent, se taisent et cessent de réfléchir,

Une fois les esclaves livrés à bon port, le bateau met le cap vers le Portugal. Il est attaqué par des pirates et tout le monde périt, sauf Dom Antonio Manuel qui est pris en otage et livré à Lisbonne en août 1606, contre une rançon.

Accueilli dans un monastère, l’ambassadeur bokongo doit se rendre ensuite à Madrid où l’Inquisition l’attend. Il a beau avoir «le Seigneur pour berger» et croire qu’il est installé «en de verts pâturages», c’est plutôt «au bord de l’abîme» et «au portique de la mort» que l’ambassadeur est conduit.

Le portrait que brosse l’auteur du Vatican au début du xviie siècle est celui «d’ecclésiastiques qui ne se souciaient plus de l’âme, ils avaient fait de Dieu un instrument pour servir leurs ambitions personnelles et politiques».

Quand Dom Antonio Manuel arrive finalement à Rome, Paul V a succédé à Clément VIII. Il meurt deux jours plus tard dans les bras du pape en janvier 1608 et ce dernier ordonne qu’un buste du prêtre bokongo soit sculpté dans le marbre noir; on peut le voir à la basilique Sainte-Marie-Majeure.

Avec Un Océan, deux mers, trois continents, Wilfried N’Sondé signe un plaidoyer pour la dignité et la liberté. C’est tellement fort qu’on se demande s’il ne s’agit pas d’un premier pas vers la béatification de Don Antonio Manuel.

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