Parlons chanson avec… Émile Proulx-Cloutier

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De temps à autre — moins souvent qu’on ne l’aimerait, admettons-le —, un premier album annonce l’arrivée d’une plume assurée, capable de se mettre au service d’un regard pénétrant sur la condition humaine. Le lancement de Aimer les monstres, en 2013, confirmait qu’en plus des talents qu’on lui connaissait (comédien, metteur en scène, réalisateur), Émile Proulx-Cloutier comptait d’emblée parmi les meilleurs auteurs-compositeurs de sa génération.

Mais Émile est le premier à admettre que son regard est le fruit d’un travail acharné sur un matériau coriace. «Écrire des chansons en français, c’est comme tailler de la roche», expliquait-il récemment aux étudiants de Parlons chanson avec Dominique Denis. «C’est dur, ça résiste. C’est une langue qui demande du muscle. Mais elle en vaut la peine.»

Le psychiatre Carl Jung disait: «Ce n’est pas en regardant la lumière qu’on devient lumineux, mais en plongeant dans son obscurité.» Vous avez vous-même décrit vos chansons comme des «coups de sonde». Qu’essayez-vous d’éclairer avec Les mains d’Auguste?

L’élan est d’abord physique, sensoriel.

En spectacle, je présente toujours cette chanson ainsi: «J’adore regarder les mains des gens. Certaines mains sont tellement marquées par la vie, des fois j’aurais le goût de prendre l’aiguille d’un tourne-disque, de la déposer dans les lignes de ces mains-là, et de démarrer l’appareil, juste pour entendre toutes les histoires cachées dans leur paume».

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Les mains lourdes, chargées de vie, chargées d’efforts, elles me fascinent.

Je voulais faire le tour d’une vie en ne livrant que des détails liés aux mains. Des détails visibles d’abord, des traces, des écorchures, des tremblements. Puis des détails «invisibles», des souvenirs imprimés dans les mains, ressentis puissamment par Auguste lui-même.

Je crois que je voulais éclairer la somme d’une vie en quelques détails, une vie de labeur et d’amour. Mais ternie par un geste, un sursaut de violence. Quand Auguste regarde ses mains, il voit toute sa vie, mais la gifle fera toujours de l’ombre à tout le reste. C’est pourquoi elle clôt la chanson et crée un long silence dans la musique.

Beaucoup de gens me parlent de cette chanson après les spectacles. Un homme m’a confié l’avoir fait jouer aux funérailles de son père. J’en viens à croire que le cœur de la chanson, c’est la trace, toutes les traces. Les traces que la vie nous laisse, les traces qu’on laisse dans la vie.

Vous ne jugez pas Auguste; vous semblez bien comprendre le «monstre». Pensez-vous que pour un artiste, c’est plus facile de ne pas juger autrui?

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En société, juger est parfois — souvent — nécessaire. Mais juger quelqu’un, c’est aussi le réduire, le mettre dans une petite case.

Je crois que le travail de l’artiste consiste à révéler ce que l’humain porte d’immense et de mystérieux. Se laisser happer par une œuvre, c’est reprendre contact avec cet espace vaste en nous où les contradictions foisonnent, où l’horrible côtoie la beauté, où l’on est forcé d’admettre que les cases seront toujours trop étroites.

Croyez-vous qu’il y a un Auguste qui sommeille en chacun d’entre nous?

J’ose espérer que le réservoir de rage et de détresse varie d’un humain à l’autre. Mais je crois que personne ne peut, en toute certitude, se dire exempt de violence. Refuser de voir sa faille, c’est le meilleur moyen de mettre le pied dedans.

Vous avez dit que votre père vous a aidé à vaincre vos démons intérieurs en vous suggérant de mettre en musique vos émotions difficiles. Comment l’art sous toutes ses formes peut-il nous aider à réconcilier la dichotomie entre le bien et le mal qui existe en nous?

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Vous employez le verbe «vaincre». Mon père parlait plutôt d’apprivoiser; apprendre à tailler un morceau de beauté dans ce qui nous afflige; que la douleur ou même le vide que l’on porte devienne un combustible, une énergie.

Je ne sais pas si l’art peut véritablement guérir et participer à la réconciliation dont vous parlez. Pour un temps, la création peut libérer et aider à vivre. Elle peut aussi donner du souffle ou du courage à ceux qui la reçoivent.

Et il y a, comme dans tout métier, un plaisir du geste. Les doigts plantés dans le piano, je me sens vivant comme jamais. Auguste, les mains dans la terre, se sent vivant lui aussi, malgré tout.

Comment votre expérience dans le domaine du cinéma influence-t-elle votre travail d’auteur-compositeur, et vice versa?

D’abord la scénarisation. Je veux fournir des images nettes évoquant des lieux, des gens, des ambiances. Viennent ensuite les mouvements de caméra.

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Les mains d’Auguste commence par un immense plan large: un point qui avance dans la brume. Puis on se rapproche. Un homme. Ses bras. Ses mains. Jusqu’au bout des doigts… Puis viennent une série de gros plans sur ces mains abîmées.

L’arrière-plan est aussi essentiel: les outils, les sillons, le ciel, la plaine, la petite école, la braise, l’écorce, la glace, l’agneau… Le silence suivant la gifle est également de la «mise en scène de chanson».

Vous avez affirmé un jour qu’il était important de «créer pour les bonnes raisons». Quelles sont les vôtres?

• Donner du souffle et du courage.
• Voyager. Faire voyager les gens.
• Me défricher. Défricher les gens.
• Trouver un peu de vérité.
• Être aimé.

La dernière raison, officiellement, n’est pas une «bonne raison». Mais c’est la vérité.

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Les mains d’Auguste

Tu vois le petit point là-bas
Qui avance pas à pas
Dans la brume du matin
Il parle pas beaucoup, cet homme-là
Mais regarde bien ses bras
Regarde bien ses mains
Ses mains

Le bout des doigts brûlé
D’avoir toujours fumé
Ses mégots jusqu’au bout
Une écharde oubliée
Sous la paume rouillée
Qui craque de partout

Ses phalanges ont même pris
La rondeur des outils
C’est plus des lignes, c’est des sillons
Il signe toujours en tremblant
De la petite école à maintenant
N’aura écrit que son nom.


Entrevue réalisée par les étudiants du cours de français langue seconde Parlons chanson avec Dominique Denis. Pour en savoir davantage sur ce cours, rendez-vous sur le site www.dominiquedenis.ca


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