On sait résoudre le problème des sans-abris, il suffit de vouloir

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Un itinérant dort sur le trottoir à Toronto. Photo: François Bergeron
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«Tout ce dont on a besoin pour mettre fin à l’itinérance a été essayé quelque part. Il n’est pas nécessaire de réinventer la roue, on peut accélérer les progrès en partageant», assure Tim Richter, le PDG de l’Alliance canadienne pour mettre fin à l’itinérance (ACMFI).

À cette fin, il organise la Conférence nationale pour mettre fin à l’itinérance. Cette année, du 2 au 4 novembre, elle a rassemblé à Toronto 1 700 personnes du Canada et d’ailleurs, en présentiel et en ligne, pour une centaine d’interventions et d’ateliers.

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Des tentes d’itinérants dans le parc Allen Gardens à Toronto. Photo: Nathalie Prézeau

Un logement d’abord

L’approche «un logement d’abord» est désormais considérée comme la meilleure solution. Elle consiste à procurer rapidement et sans conditions un logement permanent aux personnes sans-abris, et à leur offrir des services d’accompagnement sur-mesure.

Cela coûte moins cher à la société que les dépenses d’urgence de logement, santé et sécurité liées à l’itinérance.

Au Canada, la ville de Medicine Hat en Alberta (60 000 habitants) est la première a avoir atteint le «zéro fonctionnel». Cela signifie qu’une communauté a présenté trois mois consécutifs où trois personnes ou moins étaient en situation d’itinérance chronique (en 2021). Depuis 2009, 1 323 personnes sans-abris (dont 358 chroniques) y ont trouvé un logement.

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Malgré la pandémie, d’autres communautés ont réalisé d’importants progrès. En Ontario, depuis 2019, Guelph-Wellington a réduit l’itinérance chronique de 30%, Ottawa de 15%, Sault-Sainte-Marie de 31%.

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Une soupe populaire en bordure du parc Allen Gardens à Toronto. Photo: Nathalie Prézeau

Le regard sur les personnes

Tim Richter explique que la démarche «un logement d’abord» consiste surtout à changer notre regard sur les personnes qui font l’expérience de la rue.

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Tim Richter.

Si on voit d’abord leurs problèmes – santé mentale, addiction, etc. –, on met en place un système autour de leurs faiblesses.

Si on les voit comme des personnes dignes de respect, et qu’on leur donne des choix, on ouvre la porte à des solutions plus adaptées et durables.

Il précise que l’itinérance de masse que l’on connaît aujourd’hui n’a pas toujours été là. Elle n’est pas causée d’abord par l’addiction et les problèmes de santé mentale, mais par la pauvreté et le désengagement de l’Etat aux niveaux fédéral, provincial et local, en terme de dépenses sociales et d’investissement dans le logement.

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On en a la preuve quand on compare les autres provinces canadiennes au Québec, où l’échelon provincial a pris la place que le fédéral avait laissée, et où l’aide sociale est indexée sur l’inflation.

Si on regarde les villes Calgary et Montréal sur les mêmes périodes historiques, on ne voit pas du tout les mêmes taux d’itinérance. Au Québec, on a commencé à voir des campements avec la pandémie, alors qu’en Colombie-Britannique, on en voit depuis des décennies.

Des avancées au niveau fédéral

Depuis 10 ans, l’ACMFI a coordonné les efforts des organisations, collectivités et individus du secteur pour obtenir des avancées. Comme en 2019, la Loi sur la stratégie nationale sur le logement. Elle reconnaît pour la première fois le logement comme un droit de la personne dans la loi canadienne.

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Marie-Josée Houle.

Elle engage le Canada à la «réalisation progressive» du droit au logement, exigeant que le gouvernement mette en oeuvre une stratégie nationale sur le logement fondée sur les droits de la personne.

Enfin, elle établit comme outils de reddition de compte un Défenseur fédéral du logement, un Conseil national du logement et des commissions d’examen.

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Marie-Josée Houle a été nommée Défenseure fédérale du Logement en février 2022. Selon elle, «il est absolument inacceptable qu’une personne se trouve sans-abris dans un pays riche comme le Canada. Pour trop de Canadiens, il suffit d’un accident pour qu’ils se retrouvent à la rue.»

Les prochaines années seront critiques

Malgré les avancées légales récentes, la trajectoire n’est pas bonne. Les trois dernières années ont été terribles pour les sans abris. La pandémie a fait des ravages chez les itinérants avec des taux de contamination, d’hospitalisation et de décès bien supérieurs à la moyenne.

L’inflation menace aujourd’hui davantage les plus marginaux, y compris les travailleurs sociaux qui sont peu payés et se retrouvent eux-mêmes au bord de l’itinérance.

L’ACMFI a un regard pragmatique

L’ACMFI veut créer une dynamique politique pour changer les règles, et pour cela informer l’opinion publique sur ce qui est nécessaire.

«On se voile la face en construisant des hébergements d’urgence sans prévoir la transition vers la sortie», croit Sam Watts, membre du conseil d’administration de l’ACMFI. «C’est comme si, dans le système de santé, on ne construisait que des services des urgences, et qu’on y laissait les patients s’empiler, sans les rediriger vers les soins adaptés.»

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Sam Watts.

Homme d’affaires québecois, il a quitté une longue carrière dans le privé pour devenir PDG de la Mission Bon Accueil à Montréal (160 employés, 33 millions $ de budget) pour venir en aide aux itinérants.

Sam Watts apprécie le côté pragmatique de l’approche «un logement d’abord». Celle-ci implique, au-delà du logement, une méthodologie professionnelles de gestion données (liste des personnes) et des services (accès coordonné), tout en s’adaptant aux usagers en en faisant preuve d’amélioration continue.

«La force du marché, c’est que les clients ont le pouvoir, leurs besoins dictent ce que font les entreprises. Cela conduit le secteur privé à savoir résoudre des problèmes, prendre des risques avec des projets-pilotes, s’améliorer sans cesse. En amenant cette culture d’efficacité dans nos services sociaux, on sert la dignité de nos usagers», dit-il.

Il souhaiterait voir davantage de cette attitude en politique, alors qu’on a des financements et programmes à tous les paliers et dépendant de différents ministères, mais pas forcement coordonnés. «Quand trop de monde est impliqué, personne n’est responsable. Alors qu’à chaque fois qu’on a vu un vrai progrès dans une municipalité sur la question de l’itinérance, il y avait un responsable avec le financement, les leviers, et l’autorité pour emmener tout le monde.»

L’argent n’est pas le problème. Cela demandera un investissement de mettre fin à l’itinérance, mais pas beaucoup plus que ce qu’on dépense déjà en réactions d’urgences. La vraie question, pour Sam Watts, c’est: «Combien cela va-t-il finir par nous coûter de ne pas faire le travail de fond nécessaire?»

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Un campement sous un pont piétonnier à Toronto. Photo: Nathalie Prézeau

Et à Toronto?

Angela Robertson, directrice générale du centre de santé communautaire de Parkdale à Toronto, s’insurge dans son intervention à la conférence. «On stigmatise les personnes comme si leur échec était personnel, alors qu’il s’agit d’un problème de système.»

Parkdale
Angela Robertson.

«Le problème de l’itinérance est corrélé à celui de la pauvreté. En Ontario, on ne s’est jamais remis des coupes budgétaires de 22% des dépenses sociales dans les années 90. Et avec les crises qui se profilent…»

«À Toronto, ça n’est pas un secret que le coût de l’immobilier devient exorbitant. Il y a maintenant 90 000 personnes sur liste d’attente pour un logement social, ce qui représente environ dix ans d’attente.»

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Martine August.

Martine August, de l’université de Waterloo, étudie la financiarisation des logements abordables. Elle présente les techniques agressives des entreprises financières (Starlight Investments et CAPREIT par exemple) qui rachètent des immeubles en quantité depuis quelques années. Ils font quelques rénovations su[erficielles pour obtenir l’autorisation d’augmenter les loyers au-delà du taux légal, ou rognent sur les coûts d’entretient qu’ils sous-traitent.

Tout départ ou expulsion permet de hausser le loyer. Plus vite ça tourne, plus le profit croît, et plus les actionnaires sont satisfaits. Mais derrière ces chiffres, il y a des personnes et des familles qui sont déjà parmi les plus précaires.

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Au 130 avenue Gowan à Toronto, un immeuble de Starlight Investments, des banderoles protestent contre la «AGI» (Above Guideline Increase), la hausse de loyer de 4,2%, au-delà du taux légal maximum fixé à 1,2% pour 2022. Pour 2023, on les a prévenus d’une hausse de 5,5% alors que le taux légal maximum a été fixé à 2,5%.

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Banderole protestant contre la hausse du loyer au-delà du taux légal, au 130 avenue Gowan à Toronto. Photo: Stan Leveau-Vallier

Engagement

Aux dernières élections municipales, la Toronto Alliance to End Homelessness a rédigé un engagement pour mettre fin à l’itinérance.

On y lit: «Toronto a les ressources et les capacités de mettre fin à l’itinérance aujourd’hui, mais elles doivent être allouées de façon adéquate.»

Le maire John Tory et 10 des 25 conseillers municipaux l’ont signé…

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