Mort de Jean-Paul Desbiens, pourfendeur du «joual»


1 août 2006 à 9h12

Jean-Paul Desbiens, alias Frère Jérôme, alias Frère Untel, n’est plus. Celui qui s’est fait connaître, en 1960, pour ses Insolences du Frère Untel, est décédé le 24 juillet dernier d’une insuffisance pulmonaire. Connu surtout pour sa critique mordante de la société québécoise à une époque où l’Église catholique régnait en imposant la peur et l’ignorance, Jean-Paul Desbiens aura été un précurseur des bouleversements de la Révolution tranquille.

Né en 1927 à Métabetchouan, au Lac-Saint-Jean, Jean-Paul Desbiens fait des études chez les Frères maristes et prend la soutane alors qu’il est encore adolescent. Devenu Frère Jérôme, il obtient un baccalauréat ès arts à l’Université de Montréal en 1956 et reçoit un diplôme en philosophie de l’Université Laval en 1958.

L’année suivante, il commence à écrire à André Laurendeau, directeur de La Presse, pour dénoncer la piètre qualité du système scolaire québécois. Il s’élève, entre autres, contre l’utilisation du joual (français de basse-cour: joual = cheval).

Les Éditions de l’Homme publient les réflexions du Frère Jérôme sous le titre Les Insolences du Frère Untel. L’ouvrage a l’effet d’une bombe car un religieux dénonce la piètre qualité du système scolaire québécois… qui est essentiellement entre les mains des communautés religieuses.

L’Église du Québec ne tolère pas cette critique et s’arrange pour faire disparaître le Frère Untel. Il est envoyé en exil à l’Université de Fribourg, de 1962 à 1964 (pour compléter un doctorat!). À son retour, le titulaire du nouveau ministère de l’Éducation, Paul Gérin-Lajoie, retient les services du Frère Jean-Paul Desbiens à titre de conseiller spécial (il dirigera les programmes du niveau collégial de 1964 à 1970).

Si nombre d’enseignantes et d’enseignants religieux ne partagent pas les opinions du Frère Untel sur la qualité du système scolaire, plusieurs estiment qu’il faut endiguer l’usage de plus en plus répandu du joual. C’est à cette époque que je me dirige vers le Séminaire de Mazenod, à Ottawa, en vue de poursuivre mes études secondaires. Je fréquente un pensionnat dirigé par les pères oblats et offrant le cours classique: éléments latins, syntaxe, méthode, versification, etc. Les cours font relâche le mercredi après-midi, mais ils sont dispensés le samedi matin.

Chaque samedi, monsieur Robert Denis vient offrir son cours de diction. Gare à ceux qui auraient l’idée de baragouiner quelque chose comme «Ben, j’sais pus! J’vais ouère si c’est o.k. que j’passe la nuitte icitte à souère.» Il faut bien articuler chaque mot et veiller à ce que la prononciation soit rigoureusement française, ce qui donne: «Eh bien, je ne sais plus! Je vais voir si j’ai la permission de passer la nuit ici ce soir.»

Trente-cinq ans plus tard, une fois établi à Toronto, j’apprendrai que mon ancien professeur de diction s’est marié et est devenu le père de Dominique Denis, collaborateur comme moi à L’Express. Le monde est p’tit!

Plus de 40 ans après Les Insolences du Frère Untel, il est évident que la démarche de Desbiens restait profondément politique. En s’attaquant au joual, il affirmait que l’État québécois devait légiférer sur le français, cette langue étant un bien commun qu’il faut protéger. Sa revendication invitait à la dignité collective, puisque la langue rappelle notre ténacité comme peuple. L’auteur cherchait à démontrer l’échec de notre système d’enseignement, plus particulièrement de notre système public.

Les attaques du Frère Untel ne manquaient pas de piquant: «Je pense qu’il faudrait fermer le Département (de l’Instruction publique) pendant deux ans, au moins, et envoyer tout le personnel enseignant à l’école. La crise de tout enseignement, et particulièrement de l’enseignement québécois, c’est une crise d’enseignants. Les enseignants ne savent rien. Et ils le savent mal.»

Avec la Révolution tranquille et la création d’un ministère moderne de l’Éducation, la qualité de l’enseignement s’est évidemment améliorée. Cela n’a pas empêché le joual d’obtenir ses lettres de noblesse, dans un milieu et un contexte précis, grâce notamment au dramaturge et romancier Michel Tremblay.

Éditorialiste au journal La Presse au début des années 1970, Jean-Paul Desbiens était retourné à ses premières amours, l’enseignement, en devenant directeur du campus Notre-Dame-de-Foy, à Cap-Rouge, de 1972 à 1978. Il a par la suite assumé les fonctions de supérieur provincial des Frères maristes. Il a aussi été membre du Conseil de gestion des chaînes d’information de la Société Radio-Canada, de 1989 à 1992.

Les funérailles de Jean-Paul Desbiens, alias Frère Jérôme, alias Frère Untel, ont été célébrées samedi matin à l’Église de Château-Richer, à l’est de Québec.

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