Mars sur Terre, ou l’île Devon

La plus grande île inhabitée au monde

Mars

Le camp de la GRC sur l'île Devon. (Photo: Nick Newbery)


14 novembre 2018 à 11h00

À l’échelle cosmique, Mars est notre voisine. À l’échelle terrestre, c’est chez nous!

Au figuré, plusieurs visiteurs de passage sur notre territoire pensent qu’ils y sont vraiment. Le Nunavut, c’est une autre planète, ne serait-ce que par la minéralité du paysage et l’isolement géographique. Ces gens du Sud que l’on juge parfois sévèrement ne sont pourtant pas si loin de la vérité.

C’est bel et bien dans l’île Devon, située au nord-ouest de la Terre de Baffin, que la Mars Society, une organisation internationale dédiée à l’exploration et à l’éventuelle colonisation par l’homme de la planète rouge, a installé une base martienne pour entraîner ses scientifiques et astronautes.

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L’île Devon dans le Grand Nord canadien.

La plus grande île inhabitée au monde

Les conditions géologiques et la quasi-absence de vie d’une partie de l’île en font l’endroit qui ressemble le plus à la planète Mars sur la Terre. Entre 2001 et 2017, 14 équipes ont ainsi foulé le sol martien de notre territoire, plus précisément, celui du cratère Haughton, généré par un impact météoritique il y a plus de 39 millions d’années.

Traversée par le 75e parallèle nord, l’île Devon est la plus grande île inhabitée au monde. Sa superficie se compare à celle du Sri Lanka. Ce désert polaire possède une faune et une flore très peu diversifiées et son climat est des plus rudes. Plusieurs bonnes raisons qui expliquent le peu d’intérêt à s’y installer.

Pourtant, habitée, elle le fut par trois fois, de courts essais infructueux et souvent dramatiques.

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L’île Devon se compose essentiellement d’un plateau aux terres stériles où l’on trouve surtout de la roche gélive. (Photo: Corel Professional Photos, Encyclopédie canadienne)

Dundas Harbour

Même si les Inuits y sont passés à maintes reprises à travers les siècles et la fréquentent encore aujourd’hui, l’immense île ne fut officiellement peuplée qu’au début du siècle dernier, sur une initiative du gouvernement canadien.

Trois policiers de la gendarmerie royale canadienne, constable en charge Anstead, constable Makinson et constable Maisonneuve eurent comme mission de patrouiller la région et dissuader les baleiniers étrangers de chasser dans ses eaux. C’est en août 1924 qu’ils furent déposés sur les rivages de Dundas Harbour avec une pile de matériaux et de vivres pour trois ans.

On peut imaginer le moment d’affolement qui a dû les traverser quand ils saluèrent le navire de ravitaillement qui repartait vers le Sud. Ils ne rencontrèrent personne la première année et ne s’éloignèrent que très peu de la petite maison qu’ils habitaient seuls, loin de tout, sans même un contact radio avec l’extérieur.

Poste abandonné

Ce n’est qu’en 1926 qu’ils traversèrent l’île pour la première fois pour rejoindre un autre poste isolé, Craig Harbour, près de l’actuel village de Grise Fiord, sur l’île d’Ellesmere.

Malgré son départ imminent pour le Sud, le constable Maisonneuve s’est suicidé par balle en juin 1926. Un autre policier, constable Stephens, arrivé un an plus tôt est mort d’un accident de chasse aux morses peu après. Ces deux policiers sont enterrés dans l’un des cimetières les plus nordiques au monde, près de leur cabane.

Peu après, le poste s’anima grâce à l’aide de chasseurs Inuits. Les nouveaux policiers commencèrent à couvrir les milliers de kilomètres isolés de la région en traîneaux à chiens et firent acte de présence pour assurer la souveraineté canadienne de la région jusqu’à l’été 1933, date du dernier rapatriement. Le poste fut alors abandonné aux éléments.

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La pierre tombale du policier Victor Maisonneuve. (Photo: : Nick Newbery)

Talluruti

La Compagnie de la Baie d’Hudson obtint la permission d’occuper le poste l’année suivante et attira quelques familles inuites avec elle grâce à des promesses de chasse abondante.

Elles baptisèrent l’endroit Talluri, ce qui signifie menton de femme tatoué. En effet, les crevasses des falaises rappelaient les tatouages traditionnels des femmes.

Le magasin et poste de traite sera éphémère et abandonné de nouveau en 1936, un échec commercial évident qui marque aussi la première des malheureuses onze relocalisations arctiques pour lesquelles s’est excusé le gouvernement canadien en 2010. Dans ce cas-ci, 29 personnes en provenance de Cape Dorset furent déplacées à Dundas Harbour.

Quelques touristes

La dernière tentative de colonisation 29 ans plus tard, à l’été 1945, sous la forme d’un nouveau détachement policier de quatre hommes, dont deux Inuits de Pond Inlet accompagnés de leur famille immédiate, une dizaine de femmes et enfants.

Six années durant, ils patrouilleront la région avant l’abandon final en août 1951. Le poste reculé, composé d’une maisonnette, de trois entrepôts et de deux toilettes extérieures est toujours étonnamment bien conservé. Aujourd’hui, il voit défiler, lors de ses courts étés d’une quarantaine de jours, quelques touristes argentés, sans plus.

En tout et partout, on compterait moins de 70 personnes qui auraient passé un hiver sur cette île rugueuse, la 27e au monde en superficie. C’est beaucoup moins que les quelque 500 personnes qui sont allées dans l’espace depuis le pionnier russe Yuri Gagarin, en 1961.

Ce bout de terre est décidément trop inhospitalier pour l’homme. C’est ce qui attire maintenant des scientifiques du monde entier sur cette roche glacée pour expérimenter l’aventure spatiale. Dans notre cour!

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