L’université virtuelle reste un rêve


31 mars 2015 à 10h11

Il y a trois ans à peine, les CLOM (cours en ligne ouverts aux masses), mieux connus sous l’expression anglaise MOOC (Massive Online Open Courses) ne promettaient rien de moins qu’une révolution de l’enseignement universitaire.

En mars 2012, Sebastian Thrun, fondateur d’Udacity et spécialiste en intelligence artificielle de l’université de Stanford, allait jusqu’à annoncer, dans la revue Wired, qu’il ne resterait plus dans dix ans qu’une dizaine d’institutions d’enseignement supérieur dans le monde.

Mais le rêve d’une université entièrement virtuelle n’a pas survécu à l’épreuve de la réalité. Passé l’effet de mode, l’enthousiasme est retombé aussi vite qu’il est apparu et le concept est maintenant critiqué et dénoncé de toutes parts.

C’est ce qu’on lit dans le plus récent blogue de l’Éducation en langue française en Ontario, un site dont les coordonnateurs proviennent des douze conseils scolaires et des deux collèges franco-ontariens, des universités ontariennes bilingues, et du ministère de l’Éducation de l’Ontario.

Vie et mort des CLOM

Les institutions qui ont emboîté le pas et qui ont offert des cours en ligne pour ne pas demeurer en reste se cherchent maintenant une vocation. Le concept d’enseignement en ligne évolue toutefois et pourrait bien revenir enrichir la pédagogie, sous une forme très différente.

Que s’est-il passé? Popularisés de 2011 à 2012 par trois grandes universités américaines – Stanford en version payante et Harvard et le MIT en version gratuite – les cours en ligne ont rapidement fait tache d’huile.

À la fin de 2012, plusieurs autres universités se joignaient au mouvement et diverses plateformes spécialisées – Coursera, edX et Udacity, pour ne nommer que celles-là, commençaient à grouper les cours de toutes les institutions. Le succès fut instantané. En 2013, ces trois entreprises comptaient déjà sept millions d’étudiants, dont 180 000 dans un seul cours!
Mais les résultats n’ont pas été à la hauteur.

De 2 à 10% des étudiants libres finissaient leur cours et obtenaient leur certificat. Même les initiatives plus structurées, comme le partenariat conclu entre Udacity et l’Université d’État San José, se sont soldées par l’échec de plus de la moitié des étudiants inscrits. De toute évidence, la technologie ne pouvait pas ainsi se substituer au corps enseignant!

Crédits et socialisation

La critique des CLOM porte sur plusieurs axes :

Les CLOM ont d’abord été conçus comme une vitrine promotionnelle des grandes universités, qui espéraient ainsi recruter plus d’étudiants conventionnels, payant leur inscription au prix fort. On remarquera, par exemple, que les grandes universités américaines ne reconnaissent pas les crédits qu’elles émettent en ligne pour l’admission à leurs programmes réguliers.

Les CLOM misaient souvent sur des enseignants et enseignantes vedettes, dont la vraie valeur était en recherche ou en enseignement supérieur. Ces vedettes voyaient les cours en ligne comme une perte de temps, surtout que la pédagogie ne faisait pas partie de leur évaluation.

Les CLOM ne permettaient pas la socialisation entre étudiants et l’apprentissage de plusieurs aspects intangibles de leur discipline. La possibilité de côtoyer ses futurs collègues, d’apprendre certaines normes non écrites au contact des pairs fait pourtant partie d’une formation complète.

Les CLOM étaient un projet purement technologique, qui ne présentait aucun nouveau concept pédagogique. Par exemple, beaucoup de cours, conçus par des informaticiens, étaient fortement automatisés et insistaient lourdement sur les «bonnes» et les «mauvaises» réponses, dans une approche très objectiviste de l’éducation.

Le manque d’attention porté à la pédagogie semble avoir été, en rétrospective, l’un des éléments les plus déterminants de la «désillusion CLOM».

Ian Bogost, professeur en sciences informatiques au Georgia Institute of Technology et virulent critique du concept, a bien résumé le problème: «Le cours magistral était considéré comme un modèle défectueux de l’époque industrielle. Pourquoi, alors, le porter aux nues dès lors qu’il a été numérisé et diffusé via Internet à l’ère informatique?»

Le CLOM en mutation

Le discrédit du modèle promotionnel proposé jusqu’ici ne signifie pas la mort de l’enseignement en ligne, loin de là. Le modèle du CLOM semble être en train de muter.

Un des axes de réflexion est le perfectionnement professionnel, où la possibilité d’étudier au moment de son choix et sans avoir à se déplacer reste un atout considérable. L’autre axe de réflexion consiste à chercher des moyens d’intégrer les cours en ligne à une pédagogie modernisée.

C’est ainsi que ce sont développés d’autres types de CLOM, comme celui où l’élève apporte sa contribution au cours ou encore celui qui intègre la notion de projet d’équipe. C’est ce qu’a fait l’Université de Lille 1 en France, qui connaît un taux de réussite élevé et moins de décrochage. Le collège francophone La Cité, en Ontario, connait également du succès avec ces types de CLOM.

L’une des approches, que nous retiendrons ici, est celle de la pédagogie ou classe inversée, dont nous avons déjà parlé dans ce blogue. Elle se rapproche des CLOM en ceci qu’une partie de l’enseignement est dispensé en ligne, sous forme, non pas de cours entiers, mais de courtes capsules éducatives qui seront ensuite appliquées en classe.

Capsules normalisées

En Ontario, plusieurs enseignants et enseignantes du palier postsecondaire expérimentent actuellement le concept avec leurs propres contenus.

L’adoption de capsules normalisées, disponibles sur une plateforme informatique dédiée, comme cela se fait actuellement aux paliers élémentaire et secondaire par l’entremise de la BREO (Banque de ressources éducatives de l’Ontario) par exemple, pourrait redonner un certain caractère «massif» au système.

Contact Nord, le Portail du personnel enseignant et de formation de l’Ontario pour le palier postsecondaire, propose également une approche originale. Tous les cours en ligne et toutes les autres ressources éducatives gratuites existantes – comme Wikipédia, qui n’est pas d’abord conçu en fonction de l’éducation – ne seraient plus des fins en soi, mais deviendraient des «ressources éducatives ouvertes» (REO) dont le corps enseignant pourrait se servir pour appuyer sa pédagogie.

Dans un tel contexte, la salle de classe et le cours magistral joueraient un rôle moins important, mais on insisterait beaucoup plus sur l’accompagnement de l’étudiant à travers le matériel disponible. Des techniques héritées des CLOM, comme la correction informatisée et les groupes de discussion entre pairs, pourraient aussi venir apporter de nouvelles formes d’évaluation. Contact Nord admet toutefois que ces pratiques pédagogiques émergentes ont besoin d’être validées par l’expérience. Elles n’auront certainement pas toutes la même valeur.

Quoi qu’il en soit, cette insistance sur la pédagogie plutôt que la technologie est rafraîchissante. Conçus par des ingénieurs, utilisés comme outils promotionnels par de riches universités et popularisés sans se poser de questions sur leur réelle pertinence, les CLOM sont l’exemple parfait des périls associés à la recherche effrénée de «solutions magiques».

La sagesse consiste parfois à prendre un peu de recul.

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