L’implacable lenteur de l’être

Le drame d'une famille autochtone

Waubgeshig Rice, Le legs d’Eva, roman traduit de l’anglais par Marie-Jo Gonny, Ottawa, Éditions David, coll. Indociles, 2017, 310 pages, 21,95 $.
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Waubgeshig Rice est originaire de la réserve de Wasauksing, aux abords de la Baie Georgienne. Vidéo journaliste pour CBC News, il a publié le roman Legacy en 2014, qui vient de paraître en français sous le titre Le legs d’Eva. C’est un véritable plaidoyer pour une meilleure connaissance de la culture amérindienne.

Les chapitres de ce roman sont tour à tour dédiés à chaque enfant de la famille Gibson, qui vit dans une réserve ojibwée ou, plus politiquement correct, de la Nation Anishinabek. L’auteur décrit comment, dans les années 1980, les Premières Nations du Canada font l’objet, au mieux, d’une méconnaissance et, au pire, d’ignorance et de racisme voilé.

Waubgeshig Rice (Photo: Jessica Blaine Smith)
Waubgeshig Rice (Photo: Jessica Blaine Smith)

L’Eva du titre quitte la réserve entre Sudbury et Sault-Sainte-Marie pour étudier à l’Université de Toronto. Un soir, lors d’une rare sortie avec des amis, elle est battue à mort par Mark Miller, un homme Blanc qu’elle a rencontré dans un bar.

La nouvelle dévaste ses frères et sa sœur, bien entendu. La sentence – cinq ans d’emprisonnement – les révolte. «Aussi longtemps que le cœur de Mark Miller continuerait de battre, justice ne serait pas faite.»

L’auteur décrit comment, dans les années 1980 et 1990, les Premières Nations du Canada «traînent dans les notes en bas de page de l’histoire rapidement changeante de la société canadienne.»

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Il démontre aussi à quel point la solitude peut peser lourd lorsqu’un jeune Amérindien entre dans le monde blanc si grand et effrayant. Chaque geste et chaque regard sont décrits avec une implacable lenteur.

Il y a, bien entendu, une référence aux pensionnats qui ont dérobé la langue, la culture et l’identité à des milliers de jeunes amérindiens. «Il faut longtemps pour laver cette honte et ces mauvais traitements.»

En dépit du fait que la culture ait été rasée de l’esprit et de l’âme de toute une génération d’Amérindiens, le roman renferme plusieurs scènes qui illustrent bien comment certains rituels amérindiens permettent au corps, à l’esprit et à l’âme de se rencontrer.

L’auteur ne manque pas de souligner que la dépendance à l’alcool et la consommation de drogues sont omniprésentes dans la vie des Amérindiens, sur la réserve ou en ville. Un des enfants Gibson passe régulièrement une nuit à «l’Auberge de la police de Sudbury». Quand il ne pense pas à retrouver le gars qui a tué sa sœur, pour lui faire payer ça, il va au magasin ou au bar pour s’acheter à boire.

Le legs d’Eva devient en quelque sorte un tatouage sur le corps de tous les membres de sa famille, celui d’une tragédie. On se souviendra des Gibson uniquement à cause du sordide meurtre commis dans une ruelle torontoise.

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Le meurtrier, Mark Miller, est un Blanc et il a donc le privilège «de retomber sur ses pieds comme si de rien n’était». Le dernier chapitre lui est dédié, mais il n’aura pas le dernier mot…

Parlant de mot, plusieurs mots ojibwés étayent le récit. Certains ne sont pas toujours traduits, d’autres sont répétés en français, comme dans «Maajaadaa, dit-elle. Allons-y.»

Le joual ou franglais est assez courant dans les dialogues. Exemple: «C’te bullshit-là va me fucker up!» Ou encore: «Mon vieux écoutait bien trop c’te marde-là quand j’étais un kid

À travers le drame d’une famille autochtone, Waubgeshig Rice nous fait vivre la violence et la détresse, mais aussi l’espoir, qui traversent des réserves du nord de l’Ontario.

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