L’immense talent de conteur de Melchior Mbonimpa


24 février 2009 à 14h59

Avec des romans comme Le Totem des Baranda, Le Dernier Roi faiseur de pluie et Les morts ne sont pas morts (prix Christine-Dimitriu-van-Saanen), Melchior Mbonimpa nous a habitués à des histoires dont l’action se déroule dans l’Afrique des Grands Lacs. Sa nouvelle création, La Terre sans mal, ne fait pas exception, sauf que l’action est d’abord ancrée au Canada, à Toronto plus précisément. La Terre sans mal est un roman qui embrasse des thèmes aussi variés que l’amour, l’immigration, la terre d’accueil, le métissage et l’universalité.

Melchior Mbonimpa ressort sa plume de conteur pour nous livrer le récit de Teta, une Africaine exilée au Canada avec trois enfants en bas âge à la suite du meurtre de son mari. Celui-ci, ministre des Finances, a été assassiné lors des troubles entre castes qui ont éclaté dans un pays de l’Afrique des Grands Lacs. Le pays n’est jamais mentionné. On parle d’un «pays minuscule», d’un pays qui a connu le génocide, d’un pays à «douze provinces», d’un pays aux cours d’eau nommés Sizi, Kivou et Tanga. Il s’agit, de toute évidence, du Rwanda.

La protagoniste Teta a trouvé refuge au Canada, mais la vie dans cette terre d’accueil/terre promise est parsemée d’écueils et l’intégration s’avère difficile. À 45 ans, Teta est au bord de la folie. Ses trois garçons dérivent dans une société tellement différente de leur culture d’origine, tant et si bien que Teta se résigne à se confesser au père Robert dans l’espoir que ce long pèlerinage de la mémoire lui permettra de reprendre pied, de se libérer du poids des années. Au fil de son histoire, c’est autant le passé en Afrique – la jeunesse de Teta, la vie de famille, son mariage, les cloisons entre les castes – que le présent au Canada qui nous sont révélés.

Teta est minée par un poison de l’intérieur. Elle prend le père Robert en otage. Elle se dit que, «même si on ne peut effacer son passé en le transmettant à quelqu’un d’autre, il est possible d’en répartir le poids entre plusieurs personnes».

Teta est une femme en détresse qui a besoin d’un prêtre qui sait écouter. Le père Robert remplit cette fonction en se disant qu’il y a une dixième béatitude qui manque à la liste: «J’avais un urgent besoin de parler et tu m’as prêté une oreille attentive !»

Le roman nous apprend que Teta a à peu près tout ce que peut souhaiter une jeune femme: beauté frappante, mari amoureux fou et haut placé, trois beaux enfants pétant de santé, des voyages officiels sur tous les continents. Pourtant, la malchance la poursuit. «Le Canada n’a pas été un paradis. Je considère ma vie comme un échec, même après avoir trouvé refuge ici. […] Ce n’est pas la faute des Canadiens ou du Canada, je crois plutôt que je proviens d’une famille maudite.»

La confession de Teta – on le devine assez facilement – est un «processus de libération». Elle prend le père Robert en otage et lui laisse peu de place pour manœuvrer. J’aurais aimé que ce personnage soit plus entreprenant. L’auteur choisit plutôt de faire intervenir un autre homme, un nouvel amant que Teta va suivre jusque dans un retour vers l’Afrique des Grands Lacs…

Dans La Terre sans mal, Melchior Mbonimpa donne divers visages à l’amour. Il y a, bien entendu, l’amour-passion et l’amour-rêve. Il y a aussi l’amour-travail, l’amour présenté comme un effort, une patience, «un grain à moudre ou un os à ronger». Toute l’aventure de femme mène Teta à cette forme finale d’amour.

Je me dois de signaler le style toujours finement ciselé de Melchior Mbonimpa. Il écrit, par exemple, qu’il y a parfois «une naïveté à faire pleurer les pierres». Pour décrire un paysage, il note que celui-ci est «semblable aux plis de l’aine, au fond orné d’un tapis de broussailles où se devinent les moiteurs et les fécondités secrètes de la femme».

Et pour parler de la démence ou de la folie, Mbonimpa écrit que «le sentier de la démence est désert; on n’y croise personne à qui on pourrait poser la question “suis-je en train de sombrer dans la folie?”. On se retrouve sur une autre planète sans savoir comment on s’y est rendu. Et une fois qu’on y est, il faut beaucoup de chance pour revenir chez les humains.»

La Terre sans mal est un autre roman qui confirme l’immense talent de conteur qui caractérise Melchior Mbonimpa, professeur de sciences religieuses à l’Université de Sudbury.

Melchior Mbonimpa, La Terre sans mal, roman, Sudbury, Éditions Prise de parole, 2008, 294 pages, 23,95 $.

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