Le Québec ne peut laisser de traces que par les œuvres de l’esprit


7 juillet 2009 à 14h50

Je ne recense jamais une pièce de théâtre, mais je fais exception aujourd’hui parce que j’ai reçu un texte d’une rare acuité politique et culturelle. Il s’agit de Passion et désenchantement du ministre Lapalme, de Claude Corbo. Ce dernier a été professeur de science politique à l’Université du Québec à Montréal, dont il est présentement le recteur. Les 26 scènes de sa pièce mettent en lumière un bel exemple du destin des idées dans les jeux du pouvoir.

Le 3 septembre 1964, Georges-Émile Lapalme, ministre québécois des Affaires culturelles, démissionne, éreinté et déçu par la politique culturelle du premier ministre Jean Lesage. Il ne peut plus tolérer que les vieux préjugés barrent encore la route aux artistes québécois, et ce, en pleine Révolution tranquille.

Claude Corbo utilise le théâtre pour raconter l’affrontement entre Lapalme et Lesage. Sa pièce met en scène ces deux politiciens, plus le sous-ministre des Affaires culturelles (Guy Frégault) et un haut fonctionnaire du Conseil du trésor (André Dolbec).

Il est évidemment question du rôle de l’État en matière de culture, mais surtout de la volonté réformatrice face à l’ambition politique personnelle, de la ruse et de la franchise dans l’action politique.

La pièce regorge de répliques coup de poing. À titre d’exemple, le haut fonctionnaire du Conseil du trésor n’hésite pas à dire que «la culture, c’est beau, mais il faut d’abord manger. Les gens ont bien d’autres soucis plus pressants.»

Dolbec croit souvent que les dépenses du ministre des Affaires culturelles sont «seulement pour les gens instruits ou pour les snobs». Le ministre Lapalme lui répond: «On veut bien ouvrir des routes ou des bâtiments publics. Mais c’est plus dangereux d’ouvrir les esprits, n’est-ce pas Dolbec?»

Passion et désenchantement… peint un portrait peu connu de Jean Lesage. Plus il s’habitue au pouvoir, moins il écoute. «Le pouvoir l’a rendu encore plus sûr de lui.» Les réunions du conseil des ministres prennent souvent l’allure d’un monologue, celui du premier ministre. Georges-Émile Lapalme y assiste rarement.

La scène 19 est la plus tendue de toute la pièce. C’est celle de l’affrontement direct entre Lapalme et Lesage. Le ministre des Affaires culturelles dit carrément sa façon de penser au premier ministre. Les gants blancs et les masques tombent.

Lapalme affirme que chaque fois qu’un projet est présenté à Lesage, «ton premier réflexe, c’est de calculer s’il va t’aider à te maintenir au pouvoir.» Le premier ministre lui répond: «Je te regarde, Georges, et je vois un loser devant moi. Moi, je n’ai jamais été et je ne serai jamais un loser. Et je n’ai pas besoin de losers autour de moi.»

La pièce démontre clairement qu’un État comme le Québec aura toujours moins d’argent et moins de puissance que les autres (France, États-Unis, Canada). Il ne peut laisser de traces «que par les œuvres de l’esprit, que par la culture».

Une des dernières paroles de Lapalme se veut un cri identitaire: «Des artistes, des créateurs, c’est par eux que nous sommes nous-mêmes et que nous pourrons le demeurer.»

Cette même croyance avait été finement ciselée quelques années plus tôt dans un roman de la Franco-Manitobaine Gabrielle Roy. En 1961, la romancière publiait La Montagne secrète et écrivait:

«Nous connaîtrions-nous seulement un peu nous-mêmes, sans les arts?» Cette citation figure au revers de notre billet de 20 $.

Claude Corbo, Passion et désenchantement du ministre Lapalme, théâtre, Sillery, Éditions du Septentrion, coll. Les cahiers du Septentrion, 2008, 144 pages, 15 $.

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