Le monde appartient à ceux qui se lèvent tôt?

C'est plutôt le nombre d'heures et la qualité du sommeil qui comptent. (Photo: Wattanaphob | Dreamstime)


14 janvier 2018 à 13h00

Le monde appartient-il vraiment à ceux qui se lèvent tôt? La célèbre phrase, que l’on doit à Benjamin Franklin, ciblait plus précisément la santé, la richesse et la sagesse (early to bed and early to rise makes a man healthy, wealthy, and wise).

Mais cette idée repose-t-elle sur du solide? Si les témoignages sur les avantages de se lever dès le chant du coq abondent, les données, elles, sont minces.

Une étude britannique réalisée en 1998 sur 1229 personnes, en se référant précisément à la maxime de Benjamin Franklin, n’est pas parvenue à démontrer qu’un style de vie particulier — être «du matin» ou «du soir» — influençait la santé, le statut socioéconomique ou les performances cognitives.

La santé des cardiaques

Martin Juneau, cardiologue à la tête de la Direction de la prévention de l’Institut de cardiologie de Montréal, estime plutôt que c’est le nombre d’heures de sommeil qui compte, et non l’heure du coucher ou du lever.

C’est aussi une récente prise de position de l’Association américaine des maladies du cœur, dont la mission est de sensibiliser aux maladies cardiovasculaires et d’en prévenir les risques, abonde dans le même sens. Ses experts recommandent donc un minimum de 7 heures par jour pour maintenir une bonne santé et réduire les risques de maladies cardiovasculaires.

Pour Angelo Tremblay, titulaire de la Chaire de recherche du Canada en activité physique, nutrition et bilan énergétique de l’Université Laval, la courte durée du sommeil s’avère le prédicteur no 1 du risque de surpoids.

C’est aussi ce que concluent de récentes études québécoises (ici et ) tirées des données de l’Étude des familles de Québec. En plus du surpoids et des troubles qui l’accompagnent, dormir trop ou trop peu est souvent associé à un plus haut risque de mortalité, comme le rapportait en 2009 une méta-analyse de 23 études sur la question.

Une plus grande exposition à la lumière, dont se prévalent les lève-tôt, serait également un gage de bonne santé, ajoute M. Tremblay. Ce qui lui fait suggérer que la maxime de Franklin peut incorporer différents facteurs dont l’influence de chacun sur la santé est difficile à caractériser.

La santé psychologique

Une étude canadienne portant sur 435 jeunes adultes (17 à 38 ans) et personnes âgées (59 à 79 ans) s’est penchée sur l’aspect psychologique. Chez les plus de 60 ans, la majorité déclarait être lève-tôt (57%) contre 7% des plus jeunes, un état qui, dans les deux cas, était associé à des émotions heureuses.

«Ce que dit cette étude, c’est que les lève-tôt naturels éprouvent plus d’émotions positives — l’un des indicateurs de bonheur. Elle permet simplement de tirer une conclusion en termes d’association», note la psychologue Emmanuelle Bastille-Denis, fondatrice du Centre de traitement de l’insomnie.

Les auteurs notent d’ailleurs que la société est mieux adaptée aux «chronotypes» matinaux. «C’est possiblement pour cette raison qu’ils ressentent davantage d’affects positifs. Rares sont les employeurs qui permettent à leurs employés d’arriver à midi pour rester jusqu’à 22 heures.»

Plus sages, plus intelligents

Benjamin Franklin prétendait que les lève-tôt étaient aussi plus «sages». Peut-on vraiment associer de meilleures performances cognitives à ceux qui sautent du lit au chant du coq?

Des chercheurs ont tenté d’établir un tel lien à l’école. Deux méta-analyses récentes assurent que de se lever tôt serait lié à une meilleure performance académique — la première, parue en 2015, passait en revue 31 études de l’école primaire à l’université et la seconde, en 2016, se penchait plus particulièrement sur les habiletés cognitives.

Dans la première méta-analyse, on peut lire que les lève-tard ont généralement des notes moins bonnes que les lève-tôt. Mais la différence sera plus réduite à l’université qu’au primaire. Or, il faut se rappeler que l’emploi du temps à l’université est plus flexible.

«Les scientifiques avancent que les gens qui se lèvent habituellement tard manquent de sommeil parce que l’horaire scolaire les oblige à se lever tôt. C’est le manque de sommeil qui contribue énormément à la mauvaise performance académique si ces gens se sont couchés tard», note le chercheur du John Molson School of Business de l’Université Concordia, Brad Aeon.

La deuxième méta-analyse suggère aussi que les gens qui se lèvent tard auraient de meilleures capacités cognitives — sans préciser si c’est peut-être en raison de la durée de leur sommeil —, mais paradoxalement, une moins bonne performance à l’école.

Performance au travail

Et qu’en est-il dans le monde du travail? En gros, chou blanc là aussi. «De nombreuses études montrent que se lever tôt ou tard ne fait pas une si grande différence» sur la performance, selon Brad Aeon.

Sa récente étude montre plutôt qu’une bonne performance dépend de nombreux facteurs, comme la capacité à être multitâches ou monotâche, l’ambiance au travail, la satisfaction personnelle, l’autonomie, un emploi du temps plus flexible… «Il me semble que se lever tôt ou tard n’est pas vraiment la chose la plus cruciale au succès, mais plutôt la manière dont nous gérons notre temps — ce que prônait d’ailleurs Benjamin Franklin dans son autobiographie», soutient le chercheur.

Plusieurs horloges biologiques

Notre horloge biologique — ou «rythme circadien» — porte bien son nom: c’est notre biologie qui détermine si nous sommes plus efficaces à un moment de la journée qu’à un autre.

Il existerait deux types principaux de «chronotypes»: les lève-tôt ou «matinaux» qui fonctionnent mieux en matinée, et les couche-tard ou «tardifs» qui seraient à leur maximum de concentration et d’éveil en soirée.

«Il existe un continuum qui va de la personne qui se lève très tôt jusqu’à celle qui veille très tard, décalée avec le reste du monde. Toutes ces possibilités existent, mais la plupart d’entre nous sommes dans des zones intermédiaires», explique Nicolas Cermakian, du département de psychiatrie de l’Université McGill.

En fait, «nous n’avons pas une, mais plusieurs horloges biologiques dans notre corps, au sein du cerveau et des organes, jusqu’à la cellule. L’éveil et l’endormissement, la température corporelle et le métabolisme cellulaire, s’opèrent en phase avec ce mécanisme complexe », précise-t-il.

Et à ce mécanisme, s’ajoute une composante développementale qui varie avec l’âge et le vieillissement et serait soumise aux stimulations de l’environnement.

Avec une limite, comme le savent les travailleurs de nuit. Chez eux, il semble acquis que «le dérèglement de leur horloge biologique peut nuire à la santé», souligne le chercheur.

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