Le culte de l’argent et du sexe

Kettly Mars
Kettly Mars, L’heure hybride, roman, Montréal, Éditions Mémoire d’encrier, coll. Legba, 2018, 140 pages, 13,95 $.
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Quand Kettly Mars commence à écrire le roman L’heure hybride, en 2004, l’acronyme LGBTQ était inconnu en Haïti.

«L’homosexualité se vivait dans l’outrance éthylique des trois jours du carnaval, dans la tolérance des cérémonies vodou et dans les rares cercles très fermés d’une bourgeoisie aisée et intouchable.»

Belle gueule ambiguë

Ce qui n’empêche pas le séduisant narrateur Rico L’Hermitte d’intriguer et d’attirer mâles et femelles.

Ni blanc ni tout à fait noir, les yeux couleur de miel, les cheveux souples, des «attributs physiques providentiels», Rico est une belle gueule ambiguë entre deux classes sociales.

À huit ans, il découvre que sexe rime avec plaisir lorsqu’un homme au paternel sourire veut jouir des faveurs de sa mère et de lui. «Le sexe et le plaisir habitaient mon quotidien au même titre que le vent, le soleil ou la mer.»

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Les promesses de la nuit

L’amour avec une seule femme, que Rico qualifie d’aseptisé et prévisible, n’est pas pour lui. Encore moins les enfants et les responsabilités.

Ce qui l’excite, ce sont les promesses de la nuit. C’est à ce moment-là qu’il commence à exister. Sa mère, qu’il idolâtre, a fait de lui «une belle bête d’amour, un vendeur de bonheur».

Pour Rico L’Hermitte, être beau est un métier qui carbure au sexe et à l’argent. La politique, la culture des intrigues et la recherche d’opportunités honorent le culte de l’argent et du sexe.

On peut pardonner des magouilles et des vices, mais pas la pauvreté. Sans la renier, il faut savoir l’éviter, ce en quoi Rico est devenu un as.

Des dizaines de Rico L’Hermitte

Il invente sa biographie, crée tellement de personnages qu’il lui arrive de se perdre «dans le labyrinthe des dizaines de Rico L’Hermitte créés de toutes pièces».

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Or, un personnage non prévu est l’homo. De prime abord, Rico trouve que l’accouplement de deux virilités demeure grotesque… jusqu’à ce qu’une baise bisexuelle lui fasse connaître un certain vertige et consacre sa déviance.

Le plaisir que lui a procuré un inconnu efféminé chez un ami gai l’a mis «nu jusqu’à l’âme, l’a ravagé, le laissant béat comme un ange». Sa découverte se fait à 39 ans et 10 mois. Mais on lui donne généralement 35 ans, parfois 30, quand il est sobre.

Conquêtes féminines

Parlant d’âge, l’auteure note que trente ans de dictature en Haïti ont créé un roc de cynisme et de peur chez les citoyens. «Pourtant des voix montent de la masse confuse pour refuser l’inacceptable.» Rico prévoit qu’un long crépuscule s’apprête à tomber sur son pays.

Le roman de Kettly Mars décrit les nombreuses conquêtes féminines de Rico L’Hermitte, ses virées à l’hôtel Ibo Lélé de Port-au-Prince, ses maîtresses plus âgées qui lui assurent une sécurité matérielle (et en qui il voit un peu le portrait de sa mère).

L’auteure réussit avec brio à semer un doute, un trouble besoin, celui d’un homme voulant explorer la soumission à un autre homme. «Une interrogation. Et si?… Mais oui, et si ?!… La vie est belle.»

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Le créole du peuple

Le texte est parsemé de mots en créole, parfois avec traduction en bas de page. En voici quelques exemples: akassan (bouillie de maïs), malfini (oiseau de proie), télédiol (bouche-à-oreille), clairin (alcool de canne).

Kettly Mars note que parler créole traduit «l’émergence d’une nouvelle façon d’être Haïtien. Un positionnement beaucoup plus près du peuple, pour le peuple, avec le peuple, comme il est de bon ton de dire. On ne se renie plus. Au contraire.»

Le titre L’heure hybride renvoie au moment où Rico s’apprête à se mettre «sur la selle de la vie active, à l’orée de la nuit». Des chapitres indiquent tour à tour qu’il est 17h35, 18h30, 19h15, 20h30. Plus la pénombre s’installe, plus l’heure de toutes les possibilités approche.

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