La Julie d’Hédi Bouraoui


21 février 2006 à 12h16

Sept portes pour une brûlance, le dernier ouvrage d’Hédi Bouraoui nous présente, à la manière de La Nouvelle Héloïse de Jean-Jacques Rousseau, les lettres d’une amante passionnée. Mais, à la différence de son illustre prédécesseur, Hédi Bouraoui, ne fait pas dialoguer son héroïne. C’est lui, qui se glisse ça et là dans la narration pour nous apporter quelques précisions sur ce qui se passe autour des amants. Il le fait de manière fort discrète, laissant planer un certain mystère sur l’action, se plaisant plutôt à des commentaires sur l’amour malheureux.

Bouraoui est un auteur prolixe et imaginatif. L’ensemble de sa production féconde est pleine de trouvailles tant sur le plan du contenu que sur celui de l’expression. Le nouvel ouvrage qu’il nous offre est original dans la suite de ses oeuvres. Dans l’imaginaire, ce récit marque le pas, après un début prometteur mais c’est un régal sur le plan stylistique.

L’histoire: l’auteur rencontre un homme qui traîne après lui le lourd secret d’un amour contrarié. Cela se passe en Corse, à une époque pas si lointaine, où les familles des amoureux décident pour eux d’un autre mariage.

Durant des années, la Julie de Bouraoui – on ne saura jamais son nom – écrira des lettres brûlantes à celui qu’elle continue d’aimer. Lui les garde secrètement dans le coffre de sa voiture.

Il sympathise avec l’auteur rencontré par hasard, et lui donne son trésor. On peut imaginer qu’il s’agit pour lui, à la fois d’une libération et de l’espoir de voir immortaliser son amour par un écrivain connu. Il y avait là un scénario en or. On se serait attendu à le voir développer sous forme romanesque.

Mais Bouraoui a choisi une autre piste, toute entière consacrée à l’exposé des lettres d’amour. Ne cherchons pas une intrigue, un suspense dans cette histoire qui aurait pu faire un roman, voire un polar. Tout se passe au plan intérieur. Il y aurait une belle étude psychologique à en faire.

On y trouve l’exaltation, la tristesse, la révolte, l’apaisement, au fur et à mesure des rencontres clandestines des amants.

L’auteur commente, comme dans ce passage: «Il partira bientôt. Que lui importe son destin à elle. Elle s’endort raidie dans ses certitudes de femme. Il se souvient de son départ, de cette longue absence, du retour. Il se souvient de la table dressée pour les invités, des vins rafraîchis dans l’eau du lavoir, de l’accueil du père» (p.79).

Ce style dépouillé se retrouve même dans la narration des lettres passionnées de l’amante. Ainsi: «J’ai une envie folle de vous. Elle me rentre dans les épaules, la nuque, le sexe. Me prend de partout, de la tête aux pieds. Me coupe l’imagination. J’ai l’impression de peser trois cents kilos. Je suis hérissée de désir pour vous. J’ai l’impression d’être une conne plantée là. Il faut bien que je le dise, au fond, c’est mérité» (pp. 45-46).

La syntaxe hachée donne ici le mouvement de révolte. Mais ce qui est remarquable et nouveau dans l’oeuvre de Bouraoui, c’est une prose classique, de belle maturité. On n’est plus dans l’écriture baroque, parfois compliquée, rocailleuse, pleine d’inventions lexicales, de syntaxe torturée de beaucoup des oeuvres précédentes. Malgré la passion parfois violente, l’écriture est ici d’apaisement.

Le roman est ponctué de poèmes dont de jolis extraits du Cantique des Cantiques, ajoutant une touche de religiosité à cet hymne à l’amour que sont ces lettres. Elles sont très agréables à lire. L’absence d’intrigue leur sert, en ce sens qu’on peut ouvrir le livre à n’importe quelle page et y trouver grand plaisir. Un beau cadeau pour la fin de l’année.

Hédi Bouraoui, Sept portes pour une brûlance, Ottawa, Éditions du Vermillon, 2005, 118 p.

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