La guerre traumatise les artistes et les écrivains


7 avril 2015 à 9h33

«Qu’ils soient écrivains ou peintres, c’est pareil pour les artistes. Ils se ressemblent et vivent mélangés pour dire les maux avec leurs mots.» Les maux? Ceux de la Grande Guerre 1914-1918.

Les artistes ont été profondément atteints par la Grande Guerre, selon l’historienne française Annette Becker, conférencière ce mercredi 1er avril au théâtre de l’Alliance française de Toronto. Elle a choisi des artistes avant-gardistes, sortant de la période cubiste, qui reconstruisent la guerre dans leurs oeuvres.

Surmonter le chagrin par les arts

En janvier 1915, le poète Guillaume Apollinaire est au front. «Il ne faut pas oublier que les artistes ne font pas que raconter la guerre, ils y ont participé, et demandent un engagement pour la France dans certaines de leurs oeuvres», commence Annette Becker.

Dans Obus-Roi, qui fait référence à l’oeuvre absurde d’Alfred Jarry, Ubu Roi, Apollinaire tire récit, met en histoire pour surmonter le chagrin.

«Représenter, c’est narrer, dessiner, écrire pour redonner vie aux êtres perdus. La littérature, les arts, ou encore l’histoire tentent d’éclairer la réalité vécue», a poursuivi l’historienne. Dans La petite auto, poème accompagné d’un calligramme, le poète redonne de l’ordre après le chaos en ayant recours aux oxymores.

On s’exprime en musique aussi, avec par exemple Noël des enfants qui n’ont plus de maisons, dans laquelle le compositeur Claude Debussy réclame vengeance contre les Allemands sur une berceuse. Un contraste des plus étonnants.

De la fascination à l’horreur

Masson, lui, fait l’apologie de la vie dans la mort et de la paix dans la guerre pour s’extirper de la souffrance et arriver à quelque chose de presque mystique.

Ce que l’on retrouve dans La main coupée de Cendrars, amputé, qui doit apprendre à écrire de l’autre main, mais qui dit se sentir «nostalgique du feu».

«Cela s’explique par une fascination, un éblouissement et une excitation des artistes face à la modernité de la guerre.»

«L’oeuvre Synthèse visuelle de l’idée de la guerre de Gino Severini en atteste», explique Annette Becker. «Mais les horreurs ont fini par l’emporter sur la modernité et la fascination. Les hommes ont vraiment disparu.»

La fascination, l’horreur, jusqu’à la folie: Apollinaire, comme les autres est traumatisé. «Les artistes sont des hommes comme les autres, qui tiennent le coup comme leurs compagnons, mais qui peuvent exprimer leurs désillusions et leurs déchirures dans leurs oeuvres.»

En 1916, Apollinaire fait son autoportrait en cavalier masqué décapité, ce qui en dit long sur son état d’esprit.

Les artistes contemporains aussi sont à même d’aborder le traumatisme de la guerre, à l’image d’Ernest Pignon-Ernest et ses sculptures d’arbres en bronze coupés à la racine, symboles de la décimation des êtres pendant la guerre.

En 1918, Cendrars se rend chez Apollinaire qui a la grippe, avant de savoir qu’il s’agit de la grippe espagnole, un ennemi plus meurtrier que la guerre elle-même. La maladie est déjà comparée au gaz présent dans les tranchées, à une arme fatale et impalpable.

Pour finir, la question du deuil infini, comme le représente l’artiste roumain Constantin Brancusi avec sa colonne sans fin.

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