La fiction au service de la réflexion

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Publié 04/05/2010 par Paul-François Sylvestre

Françoise Lepage, de regrettée mémoire, a d’abord publié des études, dont une remarquable Histoire de la littérature pour la jeunesse (2000) qui a remporté trois prix littéraires. Entre 2003 et 2009, elle a publié dix romans ou contes pour un jeune public. Avant de s’éteindre, le 23 janvier 2010, Françoise Lepage avait mis la dernière touche à un recueil de nouvelles intitulé Soudain l’étrangeté, sa première œuvre de fiction pour adultes. Chacun de ces courts textes offre ni plus ni moins une incursion aux frontières du réel et de l’imaginaire, dans cette zone pas toujours bien éclairée où l’écriture profite de toute sa liberté.

Côtoyant tantôt l’absurde, tantôt l’horreur, la fantaisie ou le mystère, les quelques vingt nouvelles réunies dans ce recueil s’amusent, dans un style juste et délicat, à nous surprendre, parfois à nous confondre, pour nous faire réaliser que la vie n’est pas toujours aussi ordinaire qu’on croit.

Un homme traverse un désert, deux amies partent en excursion, une foule se fait parachuter des billets de loterie… Au début, tout semble vraisemblable. Et puis, soudain, une faille s’installe: un regard différent, une attention autre, une logique détournée. Et nous voilà entraînés malgré nous dans une histoire bien étrange.

Personnellement, j’aime les nouvelles qui renferment un élément de surprise, le plus souvent par leur point de chute inattendu. J’ai été rassasié en lisant L’enfant de lumière, dont la fin est assez tragique, et Les petits papiers, dont le dénouement s’avère presque grotesque.

Dans le cas de L’intrus, une femme lit en attendant son mari qui revient du bureau; son calme est troublé par un homme costaud qui essaie de défoncer la porte d’entrée. Cet intrus arrache la sonnette et fracasse la vitre avant de s’enfuir.

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Lorsque le mari arrive, son épouse lui raconte ce qui s’est passé. Il ramasse les gros morceaux de verre qui jonchent le sol et aperçoit des lambeaux qui s’en détachent: brins de laine ou de fourrure ou de poil long comme du poil d’ours? Difficile à savoir, se dit-il en remarquant la Grande Ourse cligner de l’œil!

Avec un titre comme Soudain l’étrangeté, il faut s’attendre de trouver des textes à saveurs bizarres. Il ne faut pas se surprendre de voir quelqu’un contempler un tableau insolite: corps torturés, bras et têtes coupés, constructions étranges…

Mais pour quelqu’un qui a lu tous les contes enchanteurs et les romans tonifiants que Françoise Lepage a écrits pour la jeunesse, il est presque impossible de ne pas se sentir dépaysé devant ce monde étrange. Je me demande si, aux yeux de Françoise, notre espace ne ressemble pas parfois «à un vaste dépotoir où les restes humains côtoient les rebuts d’une civilisation en décomposition…»

En lisant Alexandre Printemps, je n’ai pas pu faire autrement que m’arrêter à une phrase subtilement glissée au milieu du récit. J’y ai vu rien de moins qu’une définition de la vie humaine, de notre existence: «Voyage initiatique de rachat, de réflexion, de persévérance, de lente conquête de soi, qui prenait tout son relief dans ce décor inhabituel et féerique.»

À une ou deux exceptions près, les quelques vingt nouvelles de ce recueil sont exquises non seulement dans leur architecture et leur narration, mais aussi, et surtout dans leur résonance psychologique. La nouvelle intitulée Le tour de clé m’a rappelé ma propre visite chez l’auteure, à l’été de 2009.

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Dès la première phrase, on sait que l’histoire se passe à Montréal. Pourtant, j’ai eu l’impression de voir Françoise assise sur son balcon vitré, à Ottawa entre les rues George et Rideau, observant attentivement «les mêmes clochards quêtant devant le magasin d’alcools et la boutique vide, au coin de la rue».

Dans ces courts récits, Françoise Lepage met la fiction au service de la réflexion. Il ne s’agit pas de raconter une histoire seulement, aussi finement ciselée soit-elle. Un message se lit parfois entre les lignes, ou carrément dans une réplique. C’est le cas dans Le cheval de course. Un éleveur cherche à se rendre à l’hippodrome d’Aylmer et fait monter un homme dans son véhicule pour le guider.

Quand l’homme dit qu’il est poète, l’éleveur lui demande à quoi ça sert d’écrire des poèmes. Réponse: «Ça sert à faire voir des choses que le commun des mortels ne voit pas. Le poète pose un regard différent sur le monde qui l’entoure.» Au fond, la poésie demeure une occasion de réflexion.

Françoise Lepage, Soudain l’étrangeté, nouvelles, Ottawa, Éditions David, coll. Voix narratives et oniriques, 2010, 132 pages, 18,95 $.

Auteur

  • Paul-François Sylvestre

    Chroniqueur livres, histoire, arts, culture, voyages, actualité. Auteur d'une trentaine de romans et d’essais souvent en lien avec l’histoire de l’Ontario français. Son site jaipourmonlire.ca offre régulièrement des comptes rendus de livres de langue française.

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