Grippe aviaire: inquiétante pour l’humain? Oui et non…

vaches, grippe aviaire
Photo: Chesapeake Bay Program / Flickr / CC 2.0
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Publié 30/05/2024 par Pascal Lapointe

Quels sont les risques que le virus de la grippe aviaire, à présent qu’il a prouvé sa capacité à se transmettre chez les vaches, puisse infecter les humains? Personne ne peut chiffrer ce risque ni estimer s’il est en augmentation depuis quelques semaines. Mais les humains ne mettent pas toutes les chances de leur côté.

Est-ce un virus inconnu? Non

Il s’agit de celui que l’on appelle grippe aviaire A (H5N1), suivi à la trace depuis 1997.

Il faut se rappeler que les virus grippaux proviennent, à l’origine, d’oiseaux sauvages. À l’occasion, certains variants atteignent leurs plus proches cousins, dans des élevages de volailles. En 1997, une éclosion chez des poulets à Hong Kong a coïncidé avec le premier cas connu chez un humain.

Par la suite, de mutation en mutation, on a vu ce H5N1 se répandre chez de plus en plus d’espèces d’oiseaux sauvages, provoquant à l’occasion des éclosions majeures, comme en 2004-2005, et comme celle qui est en cours depuis 2020-2021, appelée une «grippe aviaire hautement pathogène».

Elle avait aussi été détectée chez des porcs en 2005, mais l’épidémie actuelle, qui semble suivre les routes migratoires des oiseaux, est allée beaucoup plus loin. À ce jour, le virus a été détecté chez toutes sortes d’animaux, dont des renards, des ours et des chats, présumément à la suite d’un contact avec un oiseau mort. Au Québec, on l’a même détecté chez des mammifères marins, comme le phoque commun.

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Or, chaque nouvel animal qui attrape ce virus, et en particulier chaque nouveau mammifère, rappelle que le H5N1 a la capacité de subir des mutations qui le rendent apte à franchir la barrière d’une nouvelle espèce, y compris la nôtre.

Le virus est-il dangereux pour les humains? Oui et non

Si des humains ont pu l’attraper ici et là dans les deux dernières décennies, ils ne peuvent toutefois pas — pour l’instant du moins — le transmettre entre eux.

L’aspect rassurant de la chose, c’est donc que les cas recensés sont très rares: moins de 900 entre 2003 et 2023, selon une compilation de l’Organisation mondiale de la santé (OMS). Aux États-Unis, on n’en comptait que deux, l’un en 2022 et l’autre en avril dernier. Un troisième cas a été confirmé le 22 mai dernier.

L’aspect inquiétant de la chose, c’est toutefois que le taux de mortalité a été, depuis 2003, de plus de 50 %. Il est possible qu’il s’agisse d’une surestimation: tous les cas de contamination n’ont peut-être pas été rapportés. De sorte qu’en date du 1er mai, l’OMS considérait le «risque global pour la santé publique» posé par le H5N1 de «faible».

À présent qu’il se trouve chez les vaches, les humains sont-ils plus à risque? Probablement

Il est clair depuis la fin du mois de mars qu’il ne s’agit plus de vaches qui l’auraient attrapé accidentellement par les déjections d’oiseaux. Le 25 mars, le ministère américain de l’Agriculture alertait sur la probabilité que le virus se transmette d’une vache à l’autre. Le 29 avril, le Centre de contrôle des maladies des États-Unis (CDC) confirmait la transmission entre vaches.

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On s’interroge encore sur le mécanisme de transmission. Est-ce par l’intermédiaire de l’équipement de traite ou se propage-t-il simplement dans l’air? Mais il est logique de croire que plus le virus se répand parmi les vaches, plus il est souvent en contact avec des travailleurs agricoles.

Par conséquent, le risque augmente qu’un nouveau variant émerge, capable, lui, de se transmettre entre humains. C’est vrai de n’importe quelle variation de la grippe: plus elle se transmet dans une nouvelle espèce, plus elle subit des mutations. Là encore, c’est un risque statistique, mais que personne n’est en mesure de chiffrer.

Dans une recherche prépubliée (ce qui signifie qu’elle n’a pas été révisée par d’autres experts) le 1er mai, des chercheurs du Danemark identifiaient des récepteurs dans les glandes mammaires des vaches qui pourraient en faire une cible naturelle pour le virus. Ces récepteurs sont aussi présents chez nous.

Fait-on un suivi adéquat des vaches? Pas vraiment

Les autorités se font rassurantes, mais beaucoup d’experts ne sont pas du même avis.

Bien que la présence du virus ait été confirmée chez les vaches le 25 mars, il circulait probablement depuis des semaines, peut-être même des mois.

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Dans un communiqué publié le 3 mai, l’Agence canadienne d’inspection des aliments annonçait qu’elle élargirait le dépistage chez les bovins et exigerait que les vaches en lactation importées des États-Unis obtiennent un résultat négatif au test de dépistage du virus.

Mais dans un reportage publié le 7 mai dans la revue Science, le journaliste notait que six semaines après le début de l’épidémie qui s’était alors répandue dans des fermes de neuf États des États-Unis, «le flux de données de ces endroits reste limité», entre autres en raison des résistances de certains éleveurs à une surveillance sanitaire accrue de leurs vaches.

Fait-on un suivi adéquat des travailleurs laitiers? Pas vraiment

Le premier humain identifié avec un cas de grippe aviaire que l’on puisse relier aux bovins était un travailleur d’une ferme laitière, au Texas. Il s’en est sorti avec une inflammation dans l’œil droit.

Or, dans un texte publié le 3 mai dans le New England Journal of Medicine et qui décrivait ce cas, 19 médecins ou chercheurs en santé du Texas et du CDC en profitaient pour lancer un avertissement quant aux déficiences du suivi sanitaire:  en plus du manque de spécimens de vaches et d’échantillons environnementaux de l’élevage», une autre limite a été «le manque d’accès pour produire des évaluations épidémiologiques de l’exposition éventuelle de travailleurs».

En clair, ces chercheurs regrettent de ne pas avoir pu prélever des échantillons de salive chez ces travailleurs ou chez les contacts du travailleur malade, pour vérifier si le virus circulait encore.

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Dans un autre reportage, paru le 17 mai dans la revue Nature, des chercheurs s’inquiétaient encore de la «lenteur» des autorités à réagir.

Le 22 mai, un deuxième cas était confirmé, au Michigan cette fois, encore là un travailleur d’une ferme laitière. Lui aussi n’avait eu qu’une infection mineure.

Le lait cru est-il un facteur de risque? Peut-être

Un élément rassurant est que si jamais le virus se répandait par le lait — ce qui reste à prouver — la pasteurisation du lait nous en protégerait. C’est la raison pour laquelle l’agence américaine des aliments (FDA) a rapidement recommandé de ne pas consommer de lait cru, tout comme le CDC.

Ce n’est pas seulement à cause de la grippe aviaire : de tout temps, le lait cru a été un facteur de risque plus grand que le lait pasteurisé pour la transmission de maladies bactériennes comme la salmonellose ou la listériose.

Or, aux États-Unis, on rapporte depuis la fin du mois de mars une hausse notable des ventes de lait cru, par rapport à la même période l’an dernier. Et sur les réseaux sociaux, des militants «anti-pasteurisation» défendent en ce moment l’idée de boire du lait cru contaminé au H5N1 afin de se construire une «immunité» face au virus.

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Avant l’alerte à la grippe aviaire, des observateurs notaient d’ailleurs que l’attrait pour le lait cru, jadis identifié aux amateurs de «bio» et de fromages fins, s’inscrivait à présent dans la mouvance plus générale de la méfiance à l’égard des autorités, dans les milieux américains plus conservateurs.

Au point où, ces dernières années, des élus républicains locaux ont voté des lois dans une demi-douzaine d’États légalisant la vente de lait cru, notamment en Iowa et en Georgie. S’appuyant sur des données de 2016 et de 2019, la FDA évaluait que seulement 4,4% des Américains consommaient du lait cru, mais les campagnes dans ces différents États ont probablement élargi cette proportion.

Auteurs

  • Pascal Lapointe

    Journaliste à l'Agence Science-Presse, média indépendant, à but non lucratif, basé à Montréal. La seule agence de presse scientifique au Canada et la seule de toute la francophonie qui s'adresse aux grands médias plutôt qu'aux entreprises.

  • Agence Science-Presse

    Média à but non lucratif basé à Montréal. La seule agence de presse scientifique au Canada.

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