Donner du sens aux contradictions de la vie

Mari Mari, Fragments de famille, roman, Montréal, Éditions Fides, 2017, 120 pages, 24,95 $. Donald Alarie, Puis nous nous sommes perdus de vue, histoires, Montréal, Éditions Pleine lune, 2017, 160 pages, 20,95 $.


12 novembre 2017 à 8h00

Bienvenue chez les Lacasse, une famille typique du Canada français des années 1960! Peut-être pas si typique que ça puisqu’il y a vingt enfants, dont deux morts en bas âge. Née en 1952, la narratrice Léonie est la dernière de la «tribu Lacasse».

Mari Mari, pseudonyme d’une femme de 65 ans, publie un premier roman qui s’apparente à une autobiographie. Dans Fragments de famille, elle semble raconter son histoire, de sa naissance jusqu’à l’âge de 12 ans.

Nous sommes d’abord dans l’Est ontarien, à Casselman, où la première des enfants Lacasse voit le jour en 1926. Une ou un après l’autre, les petits Lacasse sont lauréats ou lauréates du Concours de français, obtenant ainsi des bourses d’études.

La famille déménage au Québec, à Rosemont/Montréal, en 1948. Arrivés sous le règne de Duplessis, les Lacasse vont peu à peu entrer dans la Révolution tranquille qui va bouleverser leur vie.

Jusque-là, écrit Léonie, «le ciel et l’enfer tapissent ma vie d’enfant». L’identité culturelle change aussi. «Les plus vieux se disent canadiens-français, d’autres, franco-ontariens; les plus jeunes prétendent qu’ils sont des Québécois… mais tout le monde boit de la bière Molson et fume des Players ou des Du Maurier.»

Avec 18 enfants qui grandissent et qui découvrent leur sexualité, il ne faut pas se surprendre que Marguerite soit lesbienne – sa prétendante sera juive – et que Victor abuse sexuellement de sa petite sœur Odile.

La narratrice écrit que, «pour moi, lui, c’est le bouc de l’abomination et Odile, l’émissaire de la désolation». Le style de Mari Mari est souvent finement ciselé.

Fragments de famille illustre bien comment il n’est pas toujours facile pour l’ado de donner du sens aux contradictions de la vie, au pouvoir de la religion, aux idées préconçues et aux tabous liés à la sexualité.

Plongée dans le vortex familial, véritable parcours de montagnes russes, l’adolescente/auteure n’en demeure pas moins lucide et réussit à tirer son épingle du jeu féroce que se livrent le beau, le laid, le bien et le mal.

Puis nous nous sommes perdus de vue

Le tout dernier ouvrage de Donald Alarie regroupe 28 histoires qui nous renvoient d’abord à son enfance (fin des années 1940), puis au fil de sa vie dans la région de Montréal principalement.

Dans Puis nous nous sommes perdus de vue, l’homme de 72 ans raconte ses souvenirs avec tendresse, s’accrochant le plus souvent à une personne croisée brièvement, puis perdue de vue. Ainsi va la vie.

Lorsqu’il décrit le cours classique, il faut avoir 65 ans ou plus pour comprendre «éléments latins, syntaxe, méthode, versification». Je suis arrivé dans un petit séminaire d’Ottawa pour ma 10e année (syntaxe) en 1962. Comme l’auteur ou l’un de ses personnages, je me suis demandé si j’avais la vocation.

À l’instar d’Alarie, je me suis aussi accroché à la lecture, un peu plus tard que lui, mais avec le même résultat: «La lecture serait pour moi un besoin vital. Un art de vivre. Et j’en viendrais à me poser la question: que font les gens qui ne lisent pas?»

L’auteur écrit que la vie nous réserve parfois des surprises et que nous sommes parfois dépassés par les événements. En parlant de la mort de sa mère, il écrit qu’une vie réussie, «c’est comme une balance ancienne munie de deux plateaux. Tout ce qu’on peut espérer, c’est que les deux plateaux, l’un des joies et l’autre des peines, finissent avec le même poids.»

La dernière histoire, intitulée tout simplement «La vie», m’a vivement touché car elle raconte comment une femme est passée à travers la chimiothérapie, puis la radiothérapie, avec la perte des cheveux, de l’énergie et de l’appétit, la nausée, les jours pénibles, puis l’espoir et le retour de l’énergie. Exactement comme pour mon amie Nancy.

Toutes ces histoires d’une belle simplicité ont comme toile de fond le Québec en évolution, marqué par l’immigration, la désaffection envers la pratique religieuse et le vieillissement de la population. Même phénomène en Ontario français.

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