Dans mon quartier… en cette Semaine de la Francophonie

Lise Marie Baudry
Une scène de Swansea-Bloor West Village.
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Dans mon quartier de Swansea-Bloor West Village, il y a de plus en plus de francophones. Quand j’y suis emménagé il y a 28 ans, il n’y en avait pas du tout. Ou presque. On pouvait se compter sur les doigts d’une main. En la secouant vite.

Mon quartier est un quartier résidentiel confortable de l’ouest de Toronto. Pas le plus riche et cossu. Pas le plus pauvre et négligé. Il avait encore il y a 28 ans une forte saveur d’Europe de l’Est, particulièrement de l’Ukraine. La saveur, avec l’odeur et les couleurs ont été diluées avec le temps, l’érosion par la réussite sociale et l’envahissement des boutiqueries.

Six écoles

Dans mon quartier, il n’y avait évidemment pas d’écoles françaises autrefois. La plus proche était, dans le quartier d’à côté, Ste-Marguerite-d’Youville.

Il n’y en a toujours pas dans mon quartier, mais il y en a maintenant six dans l’environnement immédiat qui desservent les enfants de mon quartier. Et des garderies. Et des maternelles-jardins. Pourquoi?

Parce que, dans mon quartier, et tout autour, il y a de plus en plus de francophones. Ils sont jeunes, ils sont professionnels, ils sont en couple ou commencent leur petite famille. Ils sont venus de France ou du Québec et n’ont aucun intérêt à la politique ontarienne et aux enjeux linguistiques des Franco-Ontariens.

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Lise Marie Baudry
Dans le quartier de Swansea-Bloor West Village.

Quelle crise linguistique?

Dans mon quartier, il y a une pharmacienne égyptienne qui adore parler français. Ce n’est pas chez elle que je fais remplir mes prescriptions, mais je m’arrête de temps à autre pour échanger un peu. Elle parle aussi russe et arabe et l’affiche dans sa vitrine. Non, elle n’a aucune conscience d’une crise linguistique.

Dans mon quartier, il y a un magasin orthopédique avec une vendeuse normande. Qui me demande d’où je viens. Elle me dit: «Vous n’avez pas un accent québécois.» Je lui réponds: «Vous n’avez pas un accent normand.» Elle a passé des années en Alsace. Elle ne regarde pas TFO ou Radio-Canada. Elle regarde TV5 et les chaînes françaises sur l’internet.

Dans mon quartier, il y a une boutique d’accessoires européens. Une des vendeuses parle français. Elle est Polonaise. Elle a transité par la France. Elle ne connaît aucun Franco-Ontarien. Elle aime célébrer le festival polonais en septembre sur Roncesvalles. Elle ne sait pas qu’il y a une journée des Franco-Ontariens (25 septembre).

Pas à Toronto pour vivre en français

Dans mon quartier, il y a un petit café serbe où les mamans françaises arrêtent souvent pour acheter des gélatos à leurs gamins. Elles s’assoient et papotent. L’une d’elles est chef de chorale, l’autre est enseignante. Leurs enfants vont à l’école anglaise. Pourquoi? C’est plus pratique. Et puis, elles ne sont pas à Toronto pour vivre en français.

Dans mon quartier, il y a un salon de manucure. En fait, il y a pas mal trop de salons de manucure! Est-ce un indice de prospérité? Enfin, il y en a un où les employées coréennes parlent à peine l’anglais. Mais des jeunes Québécoises s’y regroupent bruyamment le vendredi après-midi.

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Elles travaillent pour Air Canada. Sont dans une rotation de villes qui les forcent à être à Pearson pendant au moins 2 ans. Elles se font belles pour sortir dans les clubs torontois pendant le weekend. Des activités culturelles en français? Non, pas intéressées. Elles font leur plein tous les mois quand elles retournent dans leur famille.

Lise Marie Baudry
Dans le quartier de Swansea-Bloor West Village.

«Ontario French»

Dans mon quartier, il y a un jeune homme qui travaille à l’imprimerie minute. Il me donne sa carte. Je remarque un nom français très typique. Je lui demande s’il parle français. Il pousse un soupir de gars tanné de se faire poser la question. Il fait une grimace et déclare: «It’s Ontario French, it doesn’t exist.»

Il me vient une réponse violente: «I’ve been working on behalf of the rights of Ontario Francophones for 30 years and you can’t even muster a minimum of pride about your heritage!» Je ne dis rien. Je range sa carte dans mon sac. En m’éloignant, je me demande pourquoi je suis en colère.

Et puis, pas loin de là, dans mon quartier, il a un café français où c’est impossible de commander en français. Mais je m’assois avec mon latte et je pense au jeune homme.

Je me dis que l’appréciation de son héritage linguistique, ça ne me regarde pas. Je me dis que les droits, on ne peut pas les imposer. Je me dis que la mobilisation identitaire est une affaire très personnelle. Et que toutes et tous contribuent, à leur façon, dans la mesure de leur capacité, à la qualité et la diversité de la vie à Toronto. Ils habituent les restaurateurs et les marchands de mon quartier à avoir le français bourdonner dans leurs oreilles.

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À chacun son cheminement

Dans mon quartier, il y a de plus en plus de francophones. Je m’en réjouis. Je leur souhaite la bienvenue. Je vais continuer à leur parler. Et je vais les laisser faire leur cheminement par eux-mêmes.

Et le jeune homme à l’imprimerie minute n’a pas perdu ma clientèle.

Je prends une gorgée, j’allume mon cellulaire et je me lance dans une partie de Scrabble. En français.

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