Cinq langues en quête d’une auteure

Une autobiographie qui se lis comme un roman

Elena Lappin, Dans quelle langue est-ce que je rêve?, autobiographie traduite de l’anglais par Matthieu Dumont, Paris, Éditions de l’Olivier, 2017, 384 pages, 35,95 $.
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Un proverbe tchèque dit qu’on a autant de vies qu’on parle de langues. La plus belle illustration de cet adage est l’écrivaine londonienne Elena Lappin qui a récemment publié Dans quelle langue est-ce que je rêve? Il s’agit d’une autobiographie qui aurait pu s’intituler «Cinq langues en quête d’une auteure».

Dès le premier chapitre, on a l’impression de lire un roman.

En servant le souper à son mari et ses trois enfants, à Londres, Elena reçoit un étrange coup de téléphone en provenance de Moscou: un homme qui prétend être son oncle lui révèle que son père «officiel» n’est pas son père biologique.

Nous sommes en 2002 et, durant les trente chapitres suivants, Elena nous raconte sa vie, de la Russie à la Tchécoslovaquie, de l’Allemagne à Israël, jusqu’au Canada et aux États-Unis. Ce n’est qu’à la page 310 qu’elle trouve son père biologique à New York.

Elena Lappin
Elena Lappin

L’auteure écrit que «l’amour renforce le tissu de la mémoire». Et parce qu’Elena Lappin a été aimée à chaque changement de maison, de ville, de pays, de continent, elle a pu glaner des souvenirs de sa naissance à Moscou, de son enfance à Prague, de son adolescence à Hambourg, de ses études à Tel-Aviv et à Ottawa, de son mariage en Israël avec un Juif torontois et de son établissement à Londres.

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Il paraît qu’«un enfant de quatre ans a besoin seulement de deux mois pour intégrer le vocabulaire et la syntaxe d’une nouvelle langue». Elena passe du russe au tchèque en deux temps trois mouvements. Elle n’aura pas de problème à assimiler ensuite l’allemand, l’hébreu et l’anglais.

Chaque langue devient un fragment de la mosaïque interculturelle que représente la vie d’Elena Lappin. Très jeune, elle comprend «que mon identité n’était pas si simple», mais combien enrichissante!

Cette autobiographie illustre avec brio comment «l’ironie et l’ambiguïté sont des ingrédients essentiels d’une langue». Cela lui permet d’endosser une nouvelle langue comme on enfile un costume pour «jouer avec un déguisement linguistique».

Elena Lappin parle et écrit couramment quatre langues. Quand on lui demande dans quelle langue elle rêve, la réponse est «un mélange de toutes ces langues, avec quelques ingrédients supplémentaires empruntés à des langues que je ne maîtrise pas très bien».

L’auteure a vécu sous divers régimes politiques et elle y fait brièvement écho, notamment quand l’URSS envahit la Tchécoslovaquie. «J’avais honte et j’étais gênée de revendiquer le russe comme ma langue, car c’était celle de l’ennemi.»

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Elena Lappin note aussi que c’est en Allemagne qu’elle a pris réellement conscience de sa judéité. Plus tard, à Ottawa, quand quelqu’un doute que son mari soit Canadien, elle répond tout de go qu’il est né à Toronto. «Oui, mais il est Juif», lui lance-t-on.

L’écrivaine londonienne est «née dans le russe, transposée dans le tchèque, puis dans l’allemand; initiée à l’hébreu; et finalement adoptée par l’anglais». Elle a vécu à Moscou, puis à Prague, Hambourg, Haïfa, Ottawa, New York et Londres. «Nos pérégrinations communes constituaient désormais la sève de notre famille.»

Bien que l’anglais ait sa place dans la lignée ancestrale d’Elena Lappin, il est loin d’être sa langue maternelle. Il s’agit d’une langue d’emprunt qui lui a permis d’embrasser la profession d’écrivain.

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