Catherine Lafrance : «L’écriture sera ma deuxième carrière»

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C’est une femme à double casquette. Derrière un large sourire et un accueil chaleureux, se cache une énergie sans limites. Journaliste et chef d’antenne du Téléjournal régional de Radio-Canada à Toronto, Catherine Lafrance est aussi romancière.

Après La saison froide et Le retour de l’ours, la pétillante Québécoise nous revient avec un troisième roman. Jusqu’à la chute, en librairie dès cette semaine, met en lumière trois vies brisées par le deuil. Joe, Éric et Laura ont des histoires bien différentes, mais leurs chemins vont se croiser à Toronto.

L’Express l’a rencontrée récemment.

Comment vous préparez-vous à la parution de ce roman?

Vous voulez dire à part me ronger les ongles? (rires) Je fais beaucoup d’interventions sur les réseaux sociaux. J’ai créé une page Facebook qui va bientôt être mise en ligne. Je discute énormément avec mes éditeurs et mes relationnistes.

Mais psychologiquement, c’est assez difficile de se préparer. C’est un moment où je suis partagée entre le sentiment que tout est enfin prêt, mais que je n’y peux plus rien.

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Quelles sont vos attentes?

C’est mon troisième roman, donc j’ai appris à gérer mes attentes. Le milieu culturel francophone en Amérique du Nord étant relativement petit, il faut les réduire…

En même temps, on espère toujours que notre livre va toucher les lecteurs.

Comment en êtes-vous venue à l’écriture?

J’ai été happée par le journalisme très jeune et je suis amoureuse de mon métier. Je l’ai exercé à fond jusqu’à il y a quelques années où les choses se sont un peu tassées.

Je suis alors retournée aux études à l’Institut national de l’image et du son, à Montréal. De fil en aiguille, j’ai participé au scénario d’une série TV puis commencé à écrire des romans.

Qu’est-ce qui vous inspire?

Peut-être les lieux… Yellowknife pour mon premier roman; Kuujjuaq pour le deuxième; Toronto pour le troisième. Je m’arrête, je regarde autour de moi et les lieux deviennent le théâtre d’une histoire qui me tombe dessus. Mon imagination s’emballe. Il y a quelque chose de mystérieux là-dedans.

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Comment trouvez-vous le temps d’écrire?

Je fais des sacrifices. Je me lève assez tôt pour écrire au moins deux heures tous les matins. C’est devenu un style de vie.

Entre l’écriture et le journalisme, où va votre préférence?

C’est vraiment une question cruelle. (rires) Le journalisme a occupé la plus grande partie de ma vie. Ça a été une grande passion. Ça l’est encore. Éventuellement, il va céder la place à l’écriture. Pas demain matin, pas la semaine prochaine, mais au cours des ans. L’écriture à temps plein sera ma deuxième carrière, du moins je l’espère.

Au final, est-ce que j’aurais préféré l’écriture au journalisme? Je ne sais pas… Je pense que je pourrais avoir deux vies en une.

Vous vivez à Montréal et travaillez à Toronto, est-ce exact?

Est-ce que je vis à Toronto ou Montréal? Je ne le sais plus. Je suis à cheval entre les deux. J’habite à Toronto, mais j’ai toujours ma maison à Montréal. J’y suis presque toutes les semaines. Mon adresse permanente est là-bas, mais je suis souvent à Toronto.

C’est une ville que j’aime beaucoup. On s’y sent libre. Elle est extrêmement dynamique et moderne. Quand on a un grand projet de société, on arrive à le faire. Toronto n’est pas sclérosée, mais tournée vers l’avenir, sans complexes. Elle commence aussi à développer un certain esthétisme : elle est de plus en plus belle.

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Pourquoi avoir choisi le thème du deuil pour ce troisième roman?

Je ne sais pas. (rires) Sans doute parce que c’est ce qu’on redoute le plus dans la vie, parce que c’est inévitable. C’est quelque chose qui m’habite, mais je ne saurais pas vous dire pourquoi…

J’ai été touchée par le deuil, mais pas particulièrement, pas plus que d’autres… Ce n’est pas quelque chose qui me hante dans mon quotidien. Pourtant, cette histoire s’est imposée à moi. Je voulais exprimer les inégalités sociales, même dans le deuil.

N’est-ce pas stéréotypé de penser que même dans le deuil, il y a des inégalités sociales?

Je voudrais que ce soit stéréotypé, mais je pense que c’est la réalité. On a accès à davantage de ressources et d’aide quand on est un peu plus favorisé. Et je ne parle pas que d’argent. On peut aussi être éloigné, isolé, avoir plus de difficultés que d’autres à formuler le deuil, les émotions qui nous habitent.

Dans le roman, Joe semble être de ceux qui sont défavorisés.

Exactement. Joe fait partie d’un groupe — les Autochtones — qui a moins de ressources que d’autres. Cela se répercute sur toute sa vie, en particulier dans le deuil. C’est une situation extrême où le manque de ressources fait d’autant plus mal.

Mais dans ce petit groupe, Joe aurait pu trouver un soutien?

Il aurait pu, mais il faut être capable d’aller chercher ce soutien. Il faut être capable de sortir de soi, de dire ce dont on a besoin. Il faut être capable, d’abord et avant tout, d’identifier le deuil et la peine. Cela demande une force et des ressources que bien des gens n’ont pas.

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Tout le monde pourrait toujours avoir accès au meilleur en théorie. En pratique, non… C’est réservé aux milieux nantis. Ceux à qui on n’a rien donné dès le départ sont dans une catégorie où même chercher des ressources est difficile.

Est-ce pour cette raison que Joe s’exprime par la violence?

Oui, par manque de mots. Joe est emporté par sa propre violence. Ce n’est jamais prémédité et c’est un peu le problème. Il n’a aucun contrôle sur sa vie. Il se laisse porter d’événement en événement. Cela l’amène à porter des gestes extrêmes.

Il n’est pas foncièrement méchant, mais il se laisse emporter dans le tourbillon de ses propres excès, de ses émotions incontrôlées. Lui-même sait bien que ce qu’il fait est mal, mais après coup, quand il est trop tard.

Malgré ses ressources, Éric semble incapable de faire son deuil?

Éric nage entre deux eaux. Il est paralysé, un peu dans les limbes. Il n’arrive pas à passer à l’acte, mais n’arrive pas non plus à vivre pleinement. L’histoire d’Éric, de Laura et Joe se compare à des plateaux. Au moment où Laura et Éric commencent à mieux aller, Joe est au plus mal et inversement. C’est l’injustice de la vie. Je ne porte pas de jugement. C’est la vie, c’est comme ça. C’est sûr qu’on pourrait faire mieux, que c’est injuste et terrible, mais on est tous pris dans cette société.

Dans le roman, il y aussi une idée d’acharnement, de cercle vicieux…

J’ai l’image d’un boomerang: quelque chose qui nous revient par-derrière au moment où l’on s’y attend le moins. Laura et Éric ne sont ni l’un ni l’autre méchants. Ils sont comme est dans le quotidien: on ignore la misère des autres ou on ne la connaît pas. Souvent, ils passent à côté de sans-abri, d’une misère pour laquelle ils ne peuvent rien. Cette misère devient de la violence qui leur revient comme un boomerang qu’on recevrait en arrière de la tête.

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Quelles avaient été les critiques pour vos deux précédents romans?

Elles étaient très bonnes. J’ai reçu des courriels, des commentaires sur mes pages Facebook… Honnêtement, je suis vraiment comblée. Il y a toujours un très bon accueil. Je vends encore des exemplaires du Retour de l’ours. Ce roman était un pari. C’est un peu une fable, un conte. Tout le monde n’aime pas ce type de littérature… Jusqu’à la chute est plus proche de La saison froide, mon premier roman.

Après la parution de ce troisième roman, quels seront vos projets?

J’ai toujours de nouveaux romans dans mes cartons. Je suis en train d’écrire mes quatrième et cinquième romans. Ce n’est pas pour demain, mais c’est quand même assez avancé. Je ne peux pas en dire plus.

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