L’âgisme, la discrimination ordinaire la plus difficile à éliminer

Comité national de sensibilisation et d’action

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Les aînés représentent le groupe démographique le plus sous-estimé et le plus sous-utilisé. Photo: iStock.com/PIKSEL
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Publié 15/10/2021 par Clément Lechat

Est-ce que ça vous est déjà arrivé de penser que la vie d’un aîné valait moins que celle d’un enfant? Cette question crue a été posée en juin dernier dans une enquête en ligne de la Fédération des aînées et des aînés francophones du Canada (FAAFC) pour mesurer l’ampleur de l’âgisme qui traverse la société canadienne.

«Malheureusement, la réponse «non» n’a pas fait l’unanimité», regrette Jessica Dupuis, coordinatrice nationale en gestion de projets pour la FAAFC.

Campagnes nationales et internationale contre l’âgisme

L’organisme national et six associations provinciales ont depuis lancé un Comité d’action sur la sensibilisation à cette discrimination le 1er octobre, à l’occasion de la Journée internationale des personnes âgées.

L’Organisation mondiale de la Santé (OMS) définit l’âgisme comme l’ensemble des stéréotypes, des préjugés et des discriminations à l’égard de personnes en raison de leur âge. «Il peut être institutionnel, interpersonnel ou dirigé contre l’individu lui-même», précise-t-elle dans son rapport mondial sur l’âgisme.

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L’OMS a lancé une campagne mondiale contre l’âgisme cette année.

L’âgisme dans le milieu des soins

Bien qu’ils ne soient pas les seuls concernés, les aînés sont les plus touchés. Il s’agirait de la 3e forme de discrimination la plus répertoriée dans le monde, après le racisme et le sexisme. Cela d’après Martine Lagacé, chercheure à l’Université d’Ottawa spécialisée sur la question de l’âgisme.

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Selon Jessica Dupuis, la pandémie a mis en lumière de façon dramatique cette discrimination profondément ancrée dans la société. En témoignent les scandales dans les établissements de soins de longue durée qui ont résonné dans l’actualité covid en 2020.

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Jessica Dupuis est coordonnatrice nationale en gestion de projets pour la FAAFC.

«Le manque de personnel dans les résidences a entraîné des comportements qui ont été qualifiés de géronticides. Des gens sont morts de déshydratation. D’autres ont développé des infections, car leur culotte d’aisance n’était pas changée adéquatement. Beaucoup de violences physiques et psychologiques ont aussi eu lieu», rappelle-t-elle.

«Pour être dans le milieu de la santé depuis une dizaine d’années, ce n’est pas nouveau. Ce sont des défaillances que nous dénonçons de façon méthodique, mais il n’y a jamais rien qui bouge. La population entière a vu ce qu’il se passait depuis vraiment longtemps.»

Dans les résidences, nos aînés sont souvent seuls et inactifs. Photo: capture d’écran d’un reportage de Radio-Canada dans la série «Vieillir avec dignité».

Une discrimination accentuée par la pandémie

La spécialiste va plus loin en qualifiant «d’âgiste» l’isolement social imposé par le confinement.

«On empêchait les aînés de sortir de chez eux, d’aller à l’épicerie, à la pharmacie, de vaquer à leurs occupations. Parfois ils n’avaient plus le droit de se promener. On leur refusait l’accès à des endroits publics. Ça a été une forme d’âgisme aberrante, car on leur enlevait leurs droits», s’insurge-t-elle.

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«L’usage du terme «nos aînés» dans les campagnes de sensibilisation par les pouvoirs publics est la chose qui m’a le plus marquée, en plus des scandales et des atrocités dans les centres d’hébergement», ajoute-t-elle. «Comme si ces gens-là nous appartenaient et qu’il fallait absolument les protéger de leur propre vulnérabilité parce qu’ils sont âgés.»

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Un exemple de campagne de prévention contre la covid utilisant l’expression «nos aînés». Affiche: Ministère de la Santé et des Services sociaux du Québec.

Un monde du travail encore hostile

Peu efficaces, réticents à l’apprentissage, réfractaires à utiliser les technologies, plus souvent malades, grincheux, bornés… Les clichés sur les plus de 50 ans ne manquent pas dans le monde du travail.

L’âgisme s’y manifeste de façon banalisée à travers les départs forcés à la retraite, le refus d’accès à des formations, ou encore des propos «blagueurs» de la part des collègues.

Or, le départ massif à la retraite de la génération des baby-boomers, combiné à la pénurie de main-d’œuvre, va poser des problèmes d’expertise sur le terrain. Surtout pour les entreprises qui négligent la transmission du savoir entre les générations, signale Mme Dupuis.

«On ne facilite pas la transmission, car on balaye trop rapidement les aînés dans le monde du travail», constate-t-elle avec amertume.

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Pourtant, elle en est convaincue, loin d’être des fardeaux, les aînés peuvent apporter une force aux entreprises. «C’est une stratégie hyper gagnante pour l’entreprise, mais humainement aussi. L’intergénérationnel devrait être davantage valorisé», conseille-t-elle.

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Nombre d’entreprises profiteraient de l’expertise des travailleurs plus âgés. Photo: iStock

Alors, pourquoi ne pas imposer des quotas d’âge dans les entreprises?

Jessica Dupuis s’interroge, mais reste sceptique face à cette idée. La persuasion reste préférable à la force. C’est pourquoi le Comité d’action sur la sensibilisation à l’âgisme compte organiser des formations à destination des entreprises.

Il travaille aussi à la réalisation d’un guide d’intégration anti-âgisme inclusif à destination des employés et des bénévoles. «Faire des équipes multigénérationnelles, avoir un protocole «d’hygiène du langage». Tout cela aura énormément d’impact», assure-t-elle.

Dangereux culte de la jeunesse éternelle

Les conséquences de l’âgisme peuvent se révéler dramatiques. Dépression, anxiété, isolement voire suicide… «L’âgisme est destructeur à la longue», averti Mme Dupuis, qui prépare actuellement une maîtrise en sciences du vieillissement.

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Comment expliquer la prégnance de cette discrimination? «Notre société glorifie la jeunesse, tout en occultant le vieillissement», observe Jessica Dupuis, qui pointe du doigt la publicité et les médias qui véhiculent des préjugés, tout en alimentant un culte «malsain» de la jeunesse éternelle.

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Jessica Dupuis défend une vision positive du vieillissement. Photo: iStock

«Les gens ont donc une peur effroyable de vieillir, ce qui entraîne aussi un vieillissement moins sain psychologiquement et physiquement. Le fait de ne pas évoluer positivement dans son vieillissement entraîne des freins, des craintes, des deuils non résolus, avec des conséquences sur la santé mentale.»

«On alimente aussi un vieillissement très polarisé. D’un côté les vieillards qui courent des marathons, et de l’autre ceux qui sont très malades et hébergés en centre de soins de longue durée», dénonce-t-elle.

Changer de regard

D’ici 2030, 25% de la population aura plus de 65 ans. À mesure que la population vieillit, le risque est de voir s’accentuer le fossé entre la réalité démographique, et l’idéal de jeunesse éternelle.

D’où l’importance de changer les représentations de la vieillesse, notamment dans les médias et au cinéma. Une mission qui tient à cœur Jessica Dupuis. «Il y a encore quelques années, on voyait très peu d’aînés dans les productions cinématographiques, et c’était quelque chose de très stéréotypé», observe-t-elle.

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«Les aînés sont pourtant des gens actifs, impliqués, engagés dans leurs communautés, et encore ultra-passionnés. C’est une grande richesse de savoir et d’expertise.»

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Photo de couverture d’un document de l’OMS visant à lancer une discussion sur l’âgisme.

Le chemin semble encore long. «C’est extrêmement néfaste que la société dans laquelle nous vivons ne promeuve pas le vieillissement positif, ou le vieillissement tout court. On ne parle même pas de la mort. Elle est encore complètement taboue, comme la sexualité des aînés. Nous avons encore un énorme travail de sensibilisation à faire au niveau de la population et des gouvernements», note Jessica Dupuis.

Néanmoins, elle observe qu’une dynamique positive se dessine.

«Avec tous les changements qu’on voit en ce moment avec le racisme, les communautés autochtones, les LGBTQ, je crois qu’il y a une vision positive pour l’âgisme. Par contre, je crois que ça sera plus long. Personne n’est sorti dans les rues pendant la pandémie pour dénoncer le géronticide qui se passait dans de nombreuses résidences.»

«Mais je pense qu’il faut saisir l’opportunité de la pandémie comme levier de sensibilisation et d’éveil collectif.»

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L’image entête de la page Facebook du Mouvement FrancoGénaire, créé par le Comité d’action pour mobiliser les francophones du Canada contre l’âgisme.

Un Comité d’action contre l’âgisme

Dénoncer ces représentations stéréotypées dans la publicité sera l’une des missions du Comité d’action sur la sensibilisation à l’âgisme.

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Le logo de la FARFO.

Cet organisme indépendant, officiellement inauguré le 1er octobre, a été fondé en mars 2021. Se réunissant tous les mois, il se compose de sept associations de défense des intérêts des aînés: une nationale et six provinciales. Pour l’Ontario, la Fédération des aînés et des retraités francophones de l’Ontario (FARFO) siège au Comité.

Face à ce qu’il considère comme une urgence, le Comité se donne comme mission de proposer rapidement des solutions à court terme pour lutter contre le «fléau» de l’âgisme.

«Nous voulons mobiliser les aînés francophones pour faire entendre leur voix. C’est un Comité pour et par les aînés. L’objectif est de promouvoir des solutions alternatives et des stratégies pour lutter contre l’âgisme», explique Mme Dupuis, qui a impulsé la création du Comité et en a pris la tête.

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Le Comité d’action sur la sensibilisation à l’âgisme lors de sa dernière réunion.

Saisir la justice

Des actions politiques sont-elles à l’ordre du jour? Pour le moment, le Comité cherche d’abord plus de visibilité et de crédibilité pour agir par la suite au niveau municipal, provincial et fédéral.

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Que faire si vous êtes victime d’âgisme ou pensez l’être? En cas de situation préjudiciable, il est possible d’agir en justice sur la base du droit existant. Par exemple, il est interdit de forcer une personne à prendre sa retraite, ou de lui refuser un logement en raison de son âge.

Il ne faut pas hésiter à contacter la police et les secours en cas de maltraitance et de sévices. D’autre part, des centres d’écoute gratuits existent aussi, comme la ligne Aide Abus Aînés, pour orienter les victimes vers les ressources nécessaires.

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