«Ramenez les soins de longue durée dans le continuum» – la directrice de CAH

Haut-le-coeur face aux situations inhumaines constatées par l'Armée

Un des centres de soins de longue durée où des soldats de l'armée canadienne ont été déployés.
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Publié 27/05/2020 par François Bergeron

«Il faut ramener les soins de longue durée ou en fin de vie dans le continuum des soins de santé en général, pas les éloigner et les isoler.»

C’est la réflexion que se fait Barbara Ceccarelli, la directrice générale de CAH, le centre pour aînés francophones au centre-ville de Toronto, au lendemain de la diffusion du rapport accablant de l’Armée canadienne sur cinq centres de soins de longue durée où le gouvernement de l’Ontario lui avait demandé d’intervenir à la fin d’avril, parce qu’on semblait y avoir perdu le contrôle de l’épidémie de CoViD-19.

Mouches et coquerelles, nutrition inadéquate, couches non changées, comportement agressif envers des patients…

«C’est difficile de comprendre comment on a pu en arriver là», indique Mme Ceccarelli à L’Express, face aux «histoires d’horreur» documentées par les soldats qui ont été déployés à Orchard Villa (Pickering), Altamount Care Community (Scarborough), Eatonville Care Centre (Etobicoke), Hawthorne Place (North York) et Holland Christian Homes (Brampton).

Barbara Ceccarelli

«Le pire rapport»

«C’est le pire rapport que j’ai lu de toute ma vie», a dit le premier ministre Doug Ford mardi, tandis que l’opposition néo-démocrate demandait la démission de la ministre Merrilee Fullerton.

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«La CoViD-19 est la goutte d’eau qui a fait déborder le vase», pense Mme Ceccarelli. «La pandémie est probablement venue exacerber des situations qui étaient déjà inacceptables»: gestion déficiente axée sur la maximisation du profit (quatre des cinq centres sont privés), manque de ressources ou d’investissements, personnel malmené, sous-payé, déprimé, etc.

«Santé et profit vont mal ensemble», croit-elle.

Sur leur site web, les gestionnaires de certains centres visés blâment principalement un manque généralisé de personnel, aggravé par la pandémie. La ministre Fullerton y a d’ailleurs fait écho en conférence de presse mercredi.

Comme un exil

Or, «la pandémie a aussi coupé les centres du monde extérieur, contribuant encore davantage à l’isolement des patients d’avec les membres de leur famille», selon la directrice de CAH.

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Justement, «il faut réimaginer les soins de longue durée» en les ouvrant et les intégrant au système de santé. «On n’exile pas les aînés en fin de vie comme Napoléon sur une île, pour s’en débarrasser et les oublier jusqu’à leur mort.»

Elle rêve de résidences cliniques plus petites, mieux adaptées à chaque étape ou aux diverses conditions du vieillissement (le déclin cognitif, par exemple, qui n’exige pas les mêmes interventions que d’autres maladies). «Surtout, il n’y a pas de modèle unique: on devrait expérimenter.»

Le Pavillon Omer Deslauriers

Il y a 630 résidences de soins de longue durée en Ontario: 57% privées, 24% à but non lucratif, 17% appartenant aux villes. Toronto en a 10, comme le centre Bendale Acres à Scarborough qui gère un étage francophone, le Pavillon Omer Deslauriers. Tous les foyers reçoivent de l’argent du gouvernement et sont censés respecter une longue liste de normes et de directives.

CAH n’est pas un centre de soins de longue durée, mais la moyenne d’âge de ses clients et des résidents de la Place Saint-Laurent, son édifice de 135 appartements, dépasse 80 ans.

Barbara Ceccarelli siège au comité aviseur du Pavillon Omer Deslauriers. C’est d’ailleurs sa bonne connaissance de cet endroit «où règne une culture de l’amélioration continue», qui lui rend encore plus incompréhensibles les conditions exécrables observées dans les cinq centres ontariens où ont été envoyés des soldats.

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Barbara Ceccarelli dans la salle Richelieu Trillium du Pavillon Omer Deslauriers.

Horreurs

• Des aînés ont été laissés à eux-mêmes, dans des couches souillées, sans que personne ne leur vienne en aide. D’autres n’ont pas été lavés ou déplacés pendant des semaines.

• Certains ont été nourris de force. D’autres n’ont pas été nourris du tout, pendant de longues périodes de temps. Des cabarets de nourriture avariée empilés ont été laissés sur la table de chevet d’un résident dans l’un des foyers.

• Dans l’un des centres, le personnel ne surveillait pas les signes vitaux de certains résidents de façon régulière.

• Les membres des Forces armées canadiennes ont aussi fait le constat de maltraitance envers des résidents. Des pratiques comme la mauvaise utilisation des cathéters urinaires, ont mené à une douzaine d’infections.

• Les militaires ont aussi fait état d’un manque criant de formation et de bien-être du personnel, ainsi que d’une culture générale de peur quant à l’utilisation du matériel comme des sacs de fluides, des jaquettes et des gants, notamment en raison des coûts.

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• Dans l’un de ces foyers, les résidents atteints de la CoViD-19 pouvaient se promener librement dans l’établissement, facilitant la propagation du virus. Des infirmières ont été surprises à remplir des documents d’évaluation des résidents… sans avoir évalué les résidents.

Un corridor du Pavillon Omer Deslauriers.

Enquêtes et inspections

Des enquêtes criminelles ont été lancées dans les cinq foyers cités dans le rapport. Le coroner en chef de l’Ontario enquête déjà sur un décès qui y est déploré. Mercredi, le ministère des Soins de longue durée a envoyé des équipes de gestion et d’inspection dans les cinq foyers, ainsi que dans un sixième, Camilla Care Community à Mississauga.

Le gouvernement procédera également au cours des 21 prochains jours à l’inspection d’autres foyers de soins de longue durée qui sont actuellement jugés «à haut risque». En collaboration avec les hôpitaux et d’autres partenaires, ces foyers devront chacun soumettre au ministère leurs plans visant à assurer sans tarder un niveau de soins approprié.

Toute préoccupation concernant un manquement dans un foyer de soins de longue durée peut être signalée au ministère en appelant la Ligne Action des Foyers de soins de longue durée au 1-866-434-0144.

La commission indépendante sur le système provincial de soins de longue durée, annoncée récemment, commencera ses travaux en juillet.

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La FARFO choquée mais pas étonnée

«Les coupures des gouvernements depuis plusieurs années ont réduit, même presque effacé, les programmes d’inspections ponctuelles dans les centres de soins de longue durée», a commenté Jean-Rock Boutin, le président de la Fédération des aînés et des retraités francophones de l’Ontario (FARFO).

«Il y a donc lieu d’être profondément choqué – mais pas étonné – du récent rapport des Forces armées canadiennes. «Basé sur ce que nos militaires ont vu, et sur de nombreuses études faites dans le passé par le gouvernement, la situation était critique bien avant la CoViD-19.»

Avec des extraits d’un article d’Émilie Pelletier, correspondante à Queen’s Park du journal Le Droit, via l’Initiative de journalisme local.

Auteur

  • François Bergeron

    Rédacteur en chef de l-express.ca. Plus de 40 ans d'expérience en journalisme et en édition de médias papier et web, en français et en anglais. Formation en sciences-politiques. Intéressé à toute l'actualité et aux grands enjeux modernes.

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